internationale situationniste archive.
numéros auteur.e.s trajectoires images rechercher
internationnale situationniste N°03 — Décembre 1959
Discours sur la peinture industrielle et sur un art unitaire applicable
Giuseppe Pinot-Gallizio

« Sur la petite esplanade qui sépare les deux bâtiments du musée d’Art Moderne, en contrebas de l’avenue du Président-Wilson, une étrange machine & peindre a été mise en route jeudi dernier, jour du prévernissage de la Biennale de Paris. Montée sur un trépied à roulettes, elle évoque, vue de loin, la silhouette de certains mobiles de Calder. Vue de près, elle est constituée d’une série de poulies entremêlées qu’anime un petit moteur à deux temps. Un long rouleaux de papier se dévide, que des tuyaux encreurs aux mouvements convulsifs couvrent de taches automatiques. Un couteau débite en tranches le produit fini, le tout dans un mouvement circulaire chaotique et pétaradant. »
Jean-François Chabrun (L’Express, 8-19-59).

Les micro-molécules des colloïdes ont déjà paru dans le camp de l’art, et lors même qu’elles n’ont pas trouvé leur poète, des artistes par milliers s’inquiètent de les soumettre.

La grande ère des résines est commencée et, avec elle, ouvert l’usage de la matière en mouvement. La micro-molécule colloïdienne marquera profondément le concept de relativité ; et les constantes de la matière subiront leur définitive chute; et s’effriteront dans les mains des puissants toutes les idéologies de l’éternité et de d’immortalité ; et les soucis d’éterniser une matière se réduiront toujours plus à leur néant, laissant la joie inépuisable du perpétuel nouveau aux artistes du chaos.

Le nouveau conçu dans les hasards d’une création infinie, issue des énergies libérées de l’homme, contribuera à la déroute de cette valeur-or, image de l’énergie congelée de l’infame système bancaire, désormais en décomposition. La société brevetée, comprise et fondée par les idées simples et les gestes parcellaires d’artistes et de savants réduits en captivité comme les vermines de la fourmillière, elle est près de fini L’homme va vers l’expression d’un sens collectif, et vers l’instrument adapté à sa transmission : un thème de « polatch », de cadeaux qui ne peuvent être payés, sinon par d’autres expériences poétisantes. Il faut s’aviser de ce que la machine est l’instrument apte à créer un art industriel inflationniste, et fondé d’abord sur l’anti-brevet, La nouvelle culture industrielle sera produite dans le peuple, où ne sera pas. L’époque des mandarins est close. De nouvelles expressions dignes des nouveaux instruments briseront les plumes inutiles, et effaceront toute l’encre amère qui a mortifié le monde, jusqu’à son dernier vestige

Seules, la création et la destruction continues et implacables, indissolublement constitueront la passionnante et inutile recherche d’objets d’un emploi momentané ; minant les bases de l’économie ; détruisant les valeurs ou empêchant leur formation. Le perpétuel nouveau abolira l’ennui et l’angoisse créés par l’infernale machine, qui est reine du tout-pareil. Les nouvelles possibilités créeront le monde nouveau du tout-divers, La quantité et la qualité seront confondues dans leur mouvement civilisation du luxe standardisé, qui annulera les traditions. On ne dira plus « on sait ce que l’on perd, on ne sait pas ce que l’on trouve », mais plutôt : « les proverbes des vieux font mourir de faim les jeunes ». Une nouvelle force affamée de domination mènera les hommes vers une épopée inimaginable. Jusqu’à l’habitude , d’établir le temps, qui sera ruinée ! Dans ce qui est maintenant devant nous, le temps sera d’abord une valeur émouvante, une nouvelle monnaie de choc. On le mesurera aux changements soudains des moments de la vie créée, et aux très rares moments d’ennui. En substance, il va se former des hommes sans mémoire, hommes de l’état de continuelle violence, toujours en partance d’un point zéro.

Ce sera l’ignorance-critique.

La production artistique que les machines, docilement captives de nos désirs, mettront au jour sera telle que nous n’aurons même pas le temps de la fixer dans notre mémoire : les machines s’en souviendront pour nous. D’autres machines interviendront pour détruire, en produisant - des situations sans valeur. Il n’y aura plus parmi les gens des championnats des œuvres d’art. mais de simples changements d’air, d’états artistiques.

Le monde sera la scène et le parterre d’une représentation continue. La planète se transformera en un Luna-Park sans frontières, produisant des émotions et des passions neuves…

Ainsi, nous devrons peindre les routes de l’avenir avec la matière inconnaissable, jalonner le grand chemin des cieux avec des moyens de signalisation équivalents au grandiose de nos entreprises. Là où, aujourd’hui, des signaux sont faits par des fusées au sodium, demain nous mettrons d’autres arcs-en-ciel, fata morgana, aurores boréales que nous aurons construits nous-mêmes.

À cause de toutes ces choses, vous, seigneurs encore puissants de la Terre, tôt où tard, vous nous donnerez les machines pour jouer, et nous les disposerons pour l’occupation de ce temps libre que vous vous régalez par avance. avec une insane gloutonnerie, d’employer à la banalité perfectionnée, et au décervelage progressif.

Nous emploierons ces machines à peindre nos routes ; à fabriquer les plus éclatants, les plus uniques tissus, dont se vêtiront des foules joyeuses, pour le sens artistique d’on seul instant. Des kilomètres de papier imprimé, gravé, coloré, chanteront des hymnes aux plus étranges et enthousiasmantes démences. Des maisons de cuir peint, repoussé, laqué ; de métal ou le bois; de résines, de ciments vibrants constitueront par terre un inégal et incessant moment de choc. Notre bon plaisir fixera les images avec les appareils cinématographiques et de télévision, que le génie collectif du peuple à créés, et que vous avez malencontreusement adoptés pour nous enfermer dans le règne absolu de l’ennui.

Avec l’automation. il n’y aura plus de travail, dans le sens courant du terme, et il n’y aura plus de repos, mais un temps libre pour de libres énergies anti-économiques. Nous voulons fonder le premier établissement de la poésie industrielle et nous créerons à côté les établissements de la destruction immédiate pour détruire à l’instant les produits émotionnels à peine créés, afin que notre esprit soit toujours garanti des copies, afin de pouvoir se retrouver aussitôt dans l’état de grâce du point zéro.

En ce moment, l’homme fait partie des machines qu’il à créées. Il est nié et dominé par elles. Il faut renverser ce non-sens, on bien il n’y aura plus de création. Il faut dominer la machine en la vouant au geste unique, inutile, anti-économique. Ceci aidera la formation de la nouvelle société, post-économique mais sur-poétique.

Seigneurs puissants et symétriques, la dissymétrie, à présent à la base de la biologie moderne, va inondant les domaines artistiques et scientifiques, ruinant votre monde symétrique, calculé d’après les axiomes d’un lointain passé, et qui a rejoint l’immobilité absolue de l’ennui cristallisé dans votre division. Les plus récentes créations artistiques ont déjà détruit votre espace, et voici que les longues toiles kilométriques peuvent se traduire en temps : vingt minutes de peinture, ou une heure, à mesurer au chronomètre, comme les films, comme un cinérama sans bords.

Le temps, la chaîne magique avec laquelle les hommes des anciennes cultures agricoles réglaient leurs expériences poétiques et vitales, s’est arrêté et vous a contraints à changer votre vitesse, Les instruments fondamentaux de votre pouvoir, l’espace et le temps, seront des hochets inutiles dans vos mains d’enfants malvenus et paralysés. Vos constructions idéalistes du surhomme et du génie sont inutiles ; et inutiles vos décors, vos immenses constructions urbaines…

Seigneurs encore puissants de l’Est et de l’Ouest, vous avez construit les cités souterraines pour vous défendre des radiations que vous avez déchaînées, pour cacher vos trésors sanglants. Et des artistes innocents transformeront vos égouts en sanctuaires et cathédrales atomiques, traçant les signes de la culture industrielle, nouveaux zodiaques, nouveaux calendriers transitoires. Les énergies neuves des masses sortant de leur long sommeil transformeront vos lugubres termitières de ciment armé en luxueux monuments transformables, et toujours changeants. Les artistes seront les « teddy-boys » de la vieille culture. Ce que vous n’avez pas détruit, nous le détruirons pour tout oublier…

Les décors nouveaux, qui vont du tissu à l’habitat, des moyens de transport aux manières de boire. aux aliments, à d’éclairage, aux viles expérimentales; ces décors seront uniques, artistiques, impossibles à répéter. Ils ne seront plus dits immeubles, mais meubles et simplement d’usage, puisqu’ils seront des instruments momentanés du plaisir et du jeu. En un mot, nous redeviendrons pauvres, très pauvres et aussi très riches, dans l’esprit d’un comportement neuf.

Tous nos biens seront collectifs, et en autodestruction rapide. La qualité poétique n’agira plus sur les sens que nous connaissons, mais sur ceux que nous ignorons encore. Il n’y aura plus alors d’architecture, plus de peinture, plus de paroles ni d’images. Voilà dans l’avenir nos œuvres sans surface et sans volume. Nous sommes près de la quatrième dimension de la poésie pure ; près d’une magie qui n’a pas de maître, mais qui ne pourra qu’être réalisée par tous, Nous sommes au bord d’un état sauvage au sens moderne, avec les instruments modernes; où la terre promise et le paradis ne pourront être rien d’autre que notre entourage qui se respire, se mange, se touche et se pénètre. Il se créera, dans ces impalpables décors, un passionnel nouveau ; un homme libre auquel ne manquera que le temps pour satisfaire tous ses désirs, et en inventer d’autres sans cesse. Toutes les idéologies et les religions ont toujours exploité les forces du désir, mais avec une satisfaction illusoire dans un au-delà. Le résultat, aujourd’hui encore, est que la science et l’art butent sur le mur infranchissable du pourquoi. Nous voulons effacer à tout jamais les pourquoi. Les nouveaux prophètes viennent jeter bas ce mur. Suivant ces guides, l’homme atteindra demain l’inaltérable nectar dont il se nourrira, comme les abeilles d’un miel fantastique, sans se préoccuper de rien ; et pas même de sa mort qui ne sera plus qu’un acte d’amour pour les cavernes ténébreuses qui s’ouvriront dans l’infini labyrinthe de l’univers, petite part d’une totalité, Tout le nouveau comportement sera un jeu, et chacun vivra toute sa vie par jeu, ne s’intéressant qu’aux émotions obtenues en jouant avec ses désirs, finalement réalisables. Les premiers instruments rudimentaires de cette révolution sont, à notre avis, ces moyens artistiques-industriels dévalorisants, justement parce qu’ils sont d’abord des instruments d’un plaisir. Voilà pourquoi, en proposant nos minimes résultats, tels la peinture industrielle, nous nous sentons orgueilleusement sûrs, à en juger par l’accueil qui leur est fait, d’être sur la bonne voie. La peinture industrielle a été la première tentative menée à bien d’un jeu avec les machines, et le résultat immédiat fut la dévalorisation de l’œuvre d’art. Les milliers de peintres qui aujourd’hui perdent leur temps à répéter les mêmes détails, connaîtront désormais les possibilités qu’offrent les machines. Il n’y aura plus ce billet de banque géant appelé tableau, fait pour un concours du bénéfice maximum, mais des milliers de kilomètres de peinture offerts dans les rues et sur les marchés, au prix coûtant, qui plairont à des millions d’hommes, en les poussant à d’autres expériences d’arrangement de leur milieu. Ce sera le triomphe des grands nombres. base de la qualité, triomphe qui établira des valeurs inconnues, monde où la vitesse du changement déterminera une identité nouvelle : la valeur se confondra avec le seul changement. Toutes les spéculations du présent prendront fin.

Ce jeu de la peinture industrielle a commencé en 1938, à Turin, Milan et Venise, Il a continué en 1959, à Münich où, dans le mème temps, la troisième Conférence de l’Internationale situationniste s’accordait sur les onze points de la Déclaration d’Amsterdam, programme encore occulte mais sûr pour la construction d’un urbanisme unitaire. La peinture industrielle a été ensuite exposée à Paris (en mai, à la Galerie Drouin) comme essai de contribution à l’atmosphère émotionnelle d’un moment. Notre travail a servi à réunir beaucoup d’artistes sur ce point que l’unité de la culture est la seule idée capable de dominer la machine ; de fonder enfin une culture industrielle au niveau des pouvoirs d’une ère qui commence à peine : la grande ère atomique.

Nous sommes pauvres, mais qu’importe ? Notre pauvreté fait partie de notre force. C’est bien vainement que l’on peut encore nous isoler dans notre découverte; nous exclure des rassemblements où nous ne voulons pas aller; nous insulter, ou nous couvrir de silence. Ce qui peut comprendre notre poésie, c’est le peuple écœuré de vos idoles fatiguées, fantomatiques puissances de tous les automatismes de la pensée et de la technique ; écœuré de ce conservatisme hargneux de la race la plus châtrée du monde : les intellectuels.

Commençons ainsi les longs jours de la création atomique. Il appartient maintenant à nous seuls, artistes et scientifiques d’une même poésie, de créer d’une autre manière la terre, les océans, les animaux ; le soleil et les autres étoiles ; l’air, les eaux et les choses. Et il mous appartiendra de souffler sur l’argile pour donner naissance au nouvel homme, uniquement fait pour le repos du septième jour.

Le discours de Pinot-Gallizio à été publié en Italie, en novembre, sous le titre : Per un arte unitaria applicabile.

internationnale situationniste 03Discours sur la peinture industrielle et sur un art unitaire applicable