Instructions pour une prise d’armes
S’il y a quelque chose de dérisoire à parler de révolution, c’est évidemment parce que le mouvement révolutionnaire organisé a disparu depuis longtemps des pays modernes, où sont précisément concentrées les possibilités d’une transformation décisive de la société. Mais tout le reste est bien plus dérisoire encore, puisqu’il s’agit de l’existant, et des diverses formes de son acceptation. Le terme « révolutionnaire » est désamorcé jusqu’à désigner, comme publicité, les moindres changements dans le détail de la production sans cesse modifiée des marchandises, parce que nulle part ne sont plus exprimées les possibilités d’un changement central désirable. Le projet révolutionnaire, de nos jours, comparaît en accusé devant l’histoire : on lui reproche d’avoir échoué, d’avoir apporté une aliénation nouvelle. Ceci revient à constater que la société dominante a su se défendre, à tous les niveaux de la réalité, beaucoup mieux que dans la prevision des révolutionnaires. Non qu’elle est devenue plus acceptable. La révolution est à reinventer, voilà tout.
Ceci pose un ensemble de problèmes qui devront être dominés théoriquement et pratiquement dans les prochaines années. On peut signaler sommairement quelques points sur lesquels il est urgent de s’entendre.
De la tendance à un regroupement qui se manifeste cette années dans diverses minorités du mouvement ouvrier en Europe, on ne peut retenir que le courant le plus radical, qui se groupe actuellement d’abord sur le mot d’ordre des Conseils de Travailleurs. Et il ne faut pas perdre de vue que des éléments simplement confusionnistes cherchent à se placer dans cette confrontation (voir l’accord récemment passé entre des revues philosophico-sociologiques « de gauche », de différents pays).
Les groupes qui cherchent à créer une organisation révolutionnaire d’un type nouveau rencontrent leur plus grande difficulté dans la tâche d’établir de nouveaux rapports humains à l’intérieur d’une telle organisation. Il est sûr que la pression omniprésente de la société s’exerce contre cet essai. Mais, faute d’y parvenir par des méthodes qui sont à expérimenter, on ne peut sortir de la politique spécialisée. La revendication d’une participation de tous retombe d’une nécessité sine qua non pour la gestion d’une organisation, et ultérieurement d’une société, réellement nouvelles, au rang d’un souhait abstrait et moralisateur. Les militants, s’ils ne sont plus les simples exécutants des décisions des maîtres de l’appareil, risquent d’être encore réduits au rôle de spectateurs de ceux d’entre eux qui sont les plus qualifiés dans la politique conçue comme une spécialisation ; et par là, reconstituent le rapport de passivité du vieux monde.
La participation et la créativité des gens dépendent d’un projet collectif qui concerne explicitement tous les aspects du vécu. C’est aussi le seul chemin pour « colérer le peuple » en faisant apparaître le terrible contraste entre des constructions possibles de la vie et sa misère présente. Sans la critique de la vie quotidienne, l’organisation révolutionnaire est un milieu séparé, aussi conventionnel, et finalement passif, que ces villages de vacances qui sont le terrain spécialisé des loisirs modernes. Des sociologues, comme Henri Raymond étudiant Palinuro, ont mis en évidence le mécanisme du spectacle qui y recrée, sur le mode du jeu, les rapports de la société globale. Mais ils se sont naïvement félicités de la « multiplicité des contacts humains » par exemple, sans reconnaître que l’augmentation simplement quantitative de ces contacts les laissait aussi plats et inauthentiques que partout ailleurs. Même dans le groupe révolutionnaire le plus anti-hiérarchique et libertaire, la communication entre les gens n’est aucunement assurée par leur programme politique commun. Les sociologues sont normalement partisans d’un réformisme de la vie quotidienne ; d’en organiser la compensation dans le temps des vacances. Mais le projet révolutionnaire ne peut accepter l’idée classique du jeu limité dans l’espace, dans le temps, et dans la profondeur qualitative. Le jeu révolutionnaire, la création de la vie, s’oppose à tous les souvenirs de jeux passés. Les villages de vacances du « Club Méditerranée », pour prendre le contre-pied du genre de vie mené pendant quarante-neuf semaines de travail, s’appuient sur une idéologie polynésienne de pacotille, un peu comme la Révolution française s’est produite sous le déguisement de la Rome républicaine, ou comme des révolutionnaires d’aujourd’hui se voient d’abord eux-mêmes, se définissent, en ce qu’ils tiennent le rôle du militant, de style bolchevik ou autre. Et la révolution de la vie quotidienne ne saurait tirer sa poésie du passé, mais seulement du futur.
Précisément, dans la critique de l’idée marxiste d’extension du temps de loisir, il y a naturellement une juste correction apportée par l’expérience des loisirs vides du capitalisme moderne : il est vrai que la pleine liberté du temps nécessite d’abord la transformation du travail, et l’appropriation de ce travail dans des buts et des conditions en tout différents du travail forcé existant jusqu’ici (cf. l’action des groupes qui publient en France Socialisme ou Barbarie, en Angleterre Solidarity for the Workers Power, en Belgique Alternative). Mais, à partir de cela, ceux qui mettent tout l’accent sur la nécessité de changer le travail lui-même, de le rationaliser, d’y intéresser les gens, prennent le risque, en négligeant l’idée du contenu libre de la vie (disons, d’un pouvoir créatif équipé matériellement qu’il s’agit de développer au-delà du temps de travail classique — lui-même modifié — aussi bien qu’au delà du temps de repos et distraction) de couvrir en fait une harmonisation de la production actuelle, un plus grand rendement ; sans que soit mis en question le vécu même de la production, la nécessité de cette vie, au niveau de contestation le plus élémentaire. La construction libre de tout l’espace-temps de la vie individuelle est une revendication qu’il faudra défendre contre toutes sortes de rêves d’harmonie des candidats managers du prochain aménagement social.
Les différents moments de l’activité situationniste jusqu’ici ne peuvent être compris que dans la perspective d’une apparition nouvelle de la révolution, non seulement culturelle, mais sociale, et dont le champ d’application devra être immédiatement plus vaste que lors de toutes ses tentatives antérieures. L’I.S. n’a donc pas à recruter des disciples ou des partisans, mais à réunir des gens capables de s’employer à cette tâche dans les années qui vont suivre, par tous les moyens et sans qu’importent les étiquettes. Ce qui veut dire, en passant, que nous devons refuser, autant que les survivances des conduites artistiques spécialisées, les survivances de la politique spécialisée ; et particulièrement le masochisme post-chrétien propre à tant d’intellectuels sur ce terrain. Nous ne prétendons pas développer seuls un nouveau programme révolutionnaire. Nous disons que ce programme en formation contestera un jour pratiquement la réalité dominante, et que nous participerons à cette contestation. Quoi que nous puissions devenir individuellement, le nouveau mouvement révolutionnaire ne se fera pas sans tenir compte de ce que nous avons recherché ensemble ; et qui peut s’exprimer comme le passage de la vieille théorie de la révolution permanente restreinte à une théorie de la révolution permanente généralisée.
Critique de l’urbanisme
Les situationnistes ont toujours dit que « l’urbanisme unitaire n’est pas une doctrine d’urbanisme mais une critique de l’urbanisme » (Internationale Situationniste 3). Le projet d’un urbanisme plus moderne, plus progressiste, conçu comme une correction de la spécialisation urbaniste actuelle est aussi faux que par exemple, dans le projet révolutionnaire, cette surestimation du moment de la prise du pouvoir, qui est une idée de spécialiste impliquant aussitôt l’oubli, voire la répression, de toutes les tâches révolutionnaires qui sont posées, à tout moment, par l’ensemble des activités humaines inséparables. Avant sa fusion avec une praxis révolutionnaire généralisée, l’urbanisme est forcément le premier ennemi de toutes les possibilités de la vie urbaine à notre époque. C’est un de ces fragments de la puissance sociale qui prétendent représenter une totalité cohérente, et tendent à s’imposer comme explication et organisation totales, ne faisant rien d’autre ainsi que masquer la totalité sociale réelle qui les a produits, et qu’ils conservent.
Si l’on accepte cette spécialisation de l’urbanisme, on se met du même coup au service du mensonge urbaniste et social existant, de l’État, pour réaliser un des multiples urbanismes « pratiques » possibles, mais le seul urbanisme pratique pour nous, celui que nous avons appelé urbanisme unitaire, est par là abandonné, puisqu’il exige la création de conditions de vie tout autres.
On assiste, depuis six ou huit mois, à bien des manśuvres, principalement du côté d’architectes et de capitalistes de l’Allemagne de l’Ouest, pour lancer un « urbanisme unitaire » immédiatement, et au moins dans la Ruhr. Des commerçants peu renseignés et épris de réalisations pressantes ont cru pouvoir annoncer, en février, l’ouverture prochaine d’un laboratoire d’U.U. à Essen (comme transformation de la galerie d’art Van de Loo). Ils n’ont publié un démenti que de mauvaise grâce, et devant notre menace de révéler publiquement la falsification. L’ex-situationniste Constant, dont les collaborateurs hollandais avaient été exclus de l’I.S. pour avoir accepté de construire une église, propose maintenant lui-même des maquettes d’usines dans son catalogue édité en mars par le Musée Municipal de Bochum. L’habile homme, entre deux ou trois plagiats d’idées situationnistes mal comprises, se propose franchement comme public-relation pour intégrer les masses dans la civilisation technique capitaliste, et reproche à l’I.S. d’avoir abandonné tout son programme de bouleversement du milieu urbain, dont il resterait le seul à s’occuper. Dans ces conditions, oui ! D’ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler que c’est ce même groupe d’anciens membres de la section hollandaise de l’I.S. qui, en avril 1959, s’était fermement opposé à l’adoption par l’I.S. d’un « Appel aux intellectuels et aux artistes révolutionnaires », en affirmant : « Ces perspectives ne dépendent pas, pour nous, d’un renversement révolutionnaire de la société actuelle dont les conditions sont absentes » (cf. sur ce débat Internationale Situationniste 3, pages 23 et 24). Ils ont donc suivi logiquement leur chemin. Ce qui est plus curieux c’est qu’il y ait des gens pour essayer encore de séduire quelques situationnistes, afin de les mêler à ce genre d’entreprise. Pensent-ils miser sur le goût de la gloire, ou l’appât du gain ? À une lettre du directeur de ce musée de Bochum proposant une collaboration au Bureau d’urbanisme unitaire de Bruxelles, Attila Kotányi répondait, le 15 avril : « Nous pensons que, si vous avez une certaine connaissance de l’original, vous ne pouvez pas confondre notre optique critique avec l’optique apologétique qui s’abrite sous une copie de la même étiquette ». Et rejetait toute perspective de discussion.
Le fait même de connaître la version originale des thèses situationnistes sur l’U.U. n’est pas facile. Nos camarades allemands ont publié, en juin, un numéro spécial de leur revue (Spur, n° 5) réunissant des textes consacrés à l’U.U. depuis plusieurs années dans l’I.S. ou le courant qui a préparé sa formation, textes dont beaucoup étaient inédits ou avaient paru dans des publications aujourd’hui inaccessibles ; et qui tous étaient inédits en allemand. On a pu constater aussitôt quelles pressions s’exerçaient contre les situationnistes, en Allemagne, pour empêcher la parution de ces textes, ou au moins pour obtenir leur altération : depuis le blocage de tout le tirage à l’imprimerie pendant trois semaines, jusqu’aux menaces extravagantes de procès pour immoralisme, pornographie, blasphème et excitation à l’émeute. Les situationnistes allemands ont évidemment passé outre à ces diverses tentatives d’intimidation, et aujourd’hui les managers de l’urbanisme unitaire bien-pensant de la Ruhr doivent commencer à se demander si cette étiquette est payante pour lancer leur opération.
La contestation de la société actuelle dans son ensemble est le seul critère d’une libération authentique sur le terrain des villes, comme à propos de n’importe quel autre aspect des activités humaines. Autrement, une « amélioration », un « progrès », sera toujours destiné à huiler le système, à perfectionner le conditionnement qu’il nous faut renverser dans l’urbanisme et partout. Henri Lefebvre, dans le n° 3 de la Revue française de sociologie (juillet-septembre 1961) critique beaucoup d’insuffisances du projet de l’équipe d’architectes et de sociologues qui vient de publier à Zürich Die neue Stadt, eine Studie für das Fürttal. Mais il nous semble que cette critique ne va pas assez loin précisément pour n’avoir pas mis clairement en cause le rôle même de cette équipe de spécialistes dans un cadre social dont elle admet sans discussion les impératifs absurdes. De sorte que l’article de Lefebvre valorise encore trop des travaux qui ont certainement leur utilité, et leurs mérites, mais dans une perspective radicalement ennemie des nôtres. Le titre de cet article « Utopie expérimentale : pour un nouvel urbanisme » contient déjà toute l’équivoque. Car la méthode de l’utopie expérimentale, pour correspondre vraiment à son projet, doit évidemment embrasser la totalité, c’est-à-dire que sa mise en śuvre ne saurait mener à un « nouvel urbanisme », mais à un nouvel usage de la vie, à une nouvelle praxis révolutionnaire. C’est aussi le manque de liaison entre le projet d’un bouleversement passionnel de l’architecture et les autres formes du conditionnement, et de son refus, à l’échelle de toute la société, qui fait la faiblesse des thèses de Feuerstein, publiées dans le même numéro de la revue de la section allemande de l’I.S., malgré l’intérêt de plusieurs points, particulièrement la notion de bloc erratique, « représentation du hasard et aussi la plus petite organisation d’objets qui englobe un événement ». Les idées de Feuerstein qui vont dans la ligne de l’I.S., sur une « architecture accidentelle », ne peuvent être comprises dans toutes leurs conséquences, et réalisées, que précisément par un dépassement du problème séparé de l’architecture, et des solutions qu’on lui réserverait abstraitement.
D’autant plus que, dès à présent, la crise de l’urbanisme est une crise concrètement sociale et politique, même si, aujourd’hui, aucune force issue de la politique traditionnelle n’est plus en mesure d’y intervenir. Les banalités médico-sociologiques sur la « pathologie des grands ensembles », l’isolement affectif des gens qui doivent y vivre, ou le développement de certaines réactions extrêmes de refus, principalement dans la jeunesse, traduisent simplement ce fait que le capitalisme moderne, la société bureaucratique de la consommation, commence à modeler un peu partout son propre décor. Cette société construit, avec les villes nouvelles, le terrain qui la représente exactement, qui réunit les conditions les plus adéquates de son bon fonctionnement ; en même temps qu’elle traduit dans l’espace, dans le langage clair de l’organisation de la vie quotidienne, son principe fondamental d’aliénation et de contrainte. C’est donc là également que vont se manifester avec le plus de netteté les nouveaux aspects de sa crise.
À Paris, en avril, une exposition d’urbanisme intitulée « Demain Paris » présentait en réalité la défense des grands ensembles, déjà mis en place ou projetés loin autour de la ville. L’avenir de Paris serait tout extra-parisien. Un parcours didactique visait, dans sa première tranche, à convaincre les gens (principalement des travailleurs) que Paris, comme le prouvaient des statistiques péremptoires, était plus malsain et inhabitable que toute autre capitale connue. Ils avaient donc à se transporter ailleurs, et justement la solution heureuse était présentée ensuite, négligeant seulement de révéler à quel prix il fallait maintenant payer la construction de ces zones de regroupement : par exemple combien d’années d’esclavage économique renforcé représente l’achat d’un appartement dans ces ensembles ; et quelle réclusion urbaniste à vie représente ensuite cette propriété acquise.
Cependant la nécessité même de cette propagande truquée, le besoin de présenter cette explication-là aux intéressés après que l’administration ait tranché souverainement, révèle une première résistance des masses. Cette résistance devra être soutenue et éclairée par une organisation révolutionnaire réellement résolue à connaître toutes les conditions du capitalisme moderne et à les combattre. Les enquêtes sociologiques, dont le plus rédhibitoire défaut est de ne présenter des options qu’entre les misérables variantes de l’existant, indiquent que 75 % des habitants des grands ensembles rêvent de posséder un pavillon avec un jardin.
C’est cette image mystifiée de la propriété, au sens ancien, qui avait mené, par exemple, les ouvriers de Renault à acheter les petites maisons qui leur sont tombées sur la tête, en juin, dans tout un quartier de Clamart. Ce n’est pas par un retour à cette idéologie archaïque, d’un stade périmé du capitalisme, que les conditions d’habitat d’une société devenant maintenant totalitaire pourront être remplacées dans les faits, mais par la libération d’un instinct de construction actuellement refoulé chez tous : libération qui ne peut aller sans les autres aspects de la conquête d’une vie authentique.
Les discussions dans les recherches progressistes aujourd’hui, concernant la politique aussi bien que l’art ou l’urbanisme, sont grandement en retard par rapport à la réalité qui s’installe dans tous les pays industrialisés : c’est-à-dire l’organisation concentrationnaire de la vie.
Le degré du conditionnement exercé sur les travailleurs dans une banlieue comme Sarcelles, ou plus clairement encore dans une ville comme Mourenx (fondée sur le mono-emploi de sa population dans le complexe pétrochimique de Lacq), préfigure les conditions à partir desquelles, partout, le mouvement révolutionnaire aura à lutter s’il sait se reconstituer au niveau des véritables crises, des véritables revendications de notre temps. À Brasilia, l’architecture fonctionnelle révèle qu’elle est, dans son plein développement, l’architecture des fonctionnaires, l’instrument et le microcosme de la Weltanschauung bureaucratique. On peut déjà constater que là où le capitalisme bureaucratique et planificateur a déjà construit son décor, le conditionnement est si perfectionné, la marge de choix des individus réduite à si peu, qu’une pratique aussi essentielle pour lui que la publicité, qui a correspondu à un stade plus anarchique de la concurrence, tend à disparaître sous la plupart de ses formes et supports. On peut estimer que l’urbanisme est capable de fondre toutes les publicités anciennes en une seule publicité de l’urbanisme. Le reste sera obtenu par-dessus le marché. Il est également probable que, dans ces conditions, la propagande politique qui a été si forte dans la première moitié du vingtième siècle va disparaître à peu près totalement, et sera remplacée par un réflexe de répulsion à l’égard de toute question politique. De même que le mouvement révolutionnaire devra déplacer le problème très loin de ce qui était l’ancien champ politique méprisé par tout le monde, le pouvoir établi comptera plus sur la simple organisation du spectacle d’objets de consommation, qui n’auront de valeur consommable qu’illusoirement dans la mesure où ils auront été d’abord objets de spectacle. À Sarcelles ou à Mourenx, les salles de spectacle de ce nouveau monde sont déjà à l’essai. Atomisées à l’extrême autour de chaque récepteur de télévision, mais en même temps étendues à la dimension exacte des villes.
« Dans le cadre actuel d’une propagande de la consommation, la mystificationfondamentale de la publicité est d’associer des idées de bonheur à des objets (télévision, ou meubles de jardin, ou automobile, etc.) et d’ailleurs en
rompant le lien naturel que ces objets peuvent entretenir avec d’autres, pour
rompant le lien naturel que ces objets peuvent entretenir avec d’autres, pour
Notes éditoriales d’Internationale Situationniste 5.
Si l’urbanisme unitaire désigne, comme nous le voulons, une hypothèse d’emploi des moyens de l’humanité actuelle pour construire librement sa vie, à commencer par l’environnement urbain, il est parfaitement vain d’accepter la discussion avec ceux qui nous demandent à quel point il est réalisable, concret, pratique ou inscrit dans le béton, pour cette simple raison qu’il n’existe, nulle part ailleurs, aucune théorie ni aucune pratique concernant la création des villes, ou des conduites qui y sont liées. Personne ne fait « de l’urbanisme », au sens de la construction du milieu revendiquée par cette doctrine. Il n’existe rien qu’un ensemble de techniques d’intégration des gens (techniques qui résolvent effectivement des conflits, en en créant d’autres, actuellement moins connus mais plus graves). Ces techniques sont maniées innocemment par des imbéciles ou délibérément par des policiers. Et tous les discours sur l’urbanisme sont des mensonges aussi évidemment que l’espace organisé par l’urbanisme est l’espace même du mensonge social et de l’exploitation fortifiée. Ceux qui discourent sur les pouvoirs de l’urbanisme cherchent à faire oublier qu’ils ne font rien d’autre que l’urbanisme du pouvoir. Les urbanistes, qui se présentent comme les éducateurs de la population, ont dû eux-mêmes être éduqués : par ce monde de l’aliénation qu’ils reproduisent et perfectionnent de leur mieux.
La notion de centre d’attraction dans le bavardage des urbanistes est au contraire de la réalité, exactement comme se trouve l’être la notion sociologique de participation. C’est que ce sont des disciplines qui s’accommodent d’une société où la participation ne peut être orientée que vers « quelque chose où il est impossible de participer » (point 2 du Programme Élémentaire) ; société qui doit imposer le besoin d’objets peu attirants, et ne saurait tolérer l’attraction authentique sous aucune de ses formes. Pour comprendre ce que la sociologie ne comprend jamais, il suffit d’envisager en termes d’agressivité ce qui pour la sociologie est neutre.
Les « bases » aménagées pour une vie expérimentale dont parle le programme d’urbanisme unitaire de l’I.S., ce sont en même temps les locaux, les permanences de l’organisation révolutionnaire d’un type nouveau que nous croyons inscrite à l’ordre du jour de la période historique dans laquelle nous entrons. Ces bases, quand elles existeront, ne peuvent être rien de moins subversif. Et l’organisation révolutionnaire future ne pourra s’appuyer sur des instruments moins complets.
Encore une fois, sur la décomposition
Où en est la production culturelle ? Elle confirme tous nos calculs, si l’on confronte les phénomènes des douze derniers mois avec l’analyse de la décomposition présentée depuis quelques années par l’I.S. (cf. « L’absence et ses habilleurs » dans Internationale Situationniste 2, de décembre 1958). Au Mexique, l’an passé, Max Aub écrit un livre épais sur la vie d’un peintre cubiste imaginaire, Campalans, non sans démontrer le bien-fondé de ses éloges à l’aide de quelques tableaux dont l’importance s’est avérée aussitôt. À Munich, en janvier, un groupe de peintres animés par Max Strack arrange à la fois la biographie, sentimentale à souhait, et l’exposition de l’śuvre complète d’un jeune peintre tachiste décédé prématurément — et tout aussi imaginaire : Bolus Krim. La télévision et la presse, dont la quasi-totalité des hebdomadaires allemands, se passionnent pour ce génie si représentatif, jusqu’à la proclamation de la mystification, qui conduit certains à réclamer des poursuites contre les faussaires. « Je croyais avoir tout vu », écrit en novembre 1960, le critique chorégraphique de Paris-Presse, à propos du Bout de la Nuit, de l’Allemand Harry Kramer, « des ballets sans thème et des ballets sans costumes, d’autres sans décors, d’autres enfin sans musique, et même des ballets dépourvus de tous ces éléments à la fois. Eh bien, je me trompais. J’ai vu hier soir l’inédit, l’inattendu, l’inimaginable : un ballet sans chorégraphie. Entendez bien : sans la moindre tentative chorégraphique, un ballet immobile. » Et l’Evening Standard du 28 septembre de la même année révèle au monde Jerry Brown, peintre de Toronto qui veut démontrer par sa théorie comme par sa pratique « qu’il n’y a en réalité aucune différence entre l’art et les ordures ». À Paris, ce printemps, une galerie nouvelle se fonde sur cette esthétique torontologique et expose les déchets assemblés par neuf créateurs « nouveaux-réalistes » décidés à refaire Dada, mais « 40° au-dessus », et qui ont pourtant commis l’erreur de ménager la trop lisible justification d’un sentencieux présentateur, plusieurs degrés au-dessous puisqu’il n’a rien trouvé de mieux que leur faire « considérer le Monde comme un Tableau », appelant même la sociologie « au secours de la conscience et du hasard » pour retrouver bêtement « émotion, sentiment et finalement poésie, encore ». Oui. Nicki de Saint-Phalle va heureusement plus loin, avec ses tableaux-cibles peints à la carabine. Dans la cour du Louvre, un Russe, disciple de Gallizio, exécute, en janvier dernier, un rouleau de peinture de 70 mètres de long, susceptible d’être vendu par morceaux. Mais il pimente la chose à l’aide des leçons de Mathieu puisqu’il procède en 25 minutes seulement, et avec ses pieds.
Antonioni, dont la mode récente se confirme, explique en octobre 1960 à la revue Cinéma 60 : « Pendant ces dernières années, nous avons examiné, étudié les sentiments autant que possible, jusqu’à l’épuisement. C’est tout ce que nous avons pu faire… Mais nous n’avons pas pu en trouver de nouveaux, ni même entrevoir une solution de ce problème… Avant tout, je dirais qu’on part d’un fait négatif : l’épuisement des techniques et des moyens courants ». Cherche-t-on d’autres moyens culturels, de nouvelles formes de participation ? Depuis mars, voici que l’on placarde dans les couloirs du métro de New-York des affiches spéciales, uniquement destinées à être barbouillées par les vandales. D’ailleurs le gang de l’électronique, au moins depuis cet été, nous offre à Liège une tour spatio-dynamique haute de 52 mètres pour le « spectacle Forme et Lumière » de l’habituel Nicolas Schśffer, qui disposera cette fois de « 70 brasseurs de lumière » pour projeter des fresques abstraites en couleur sur un écran géant de 1500 mètres carrés, avec musique apparentée. Ce bel effort s’intègrera-t-il, comme il l’espère « à la vie de la cité » ? On ne pourra en juger qu’au prochain mouvement de grève en Belgique, puisque la dernière fois que les travailleurs ont eu la possibilité de s’exprimer à Liège, le 6 janvier, cette Tour Schśffer n’existait pas encore, et c’est l’installation du journal La Meuse qu’ils sont venus détruire.
Tinguély, mieux inspiré, a fait voir en pleine action, dans le musée d’Art Moderne de New-York, une machine savamment agencée pour se détruire elle-même. Mais c’est un Américain, Richard Grosser, qui avait mis au point, il y a maintenant plusieurs années, le prototype d’une « machine inutile » destinée à ne servir rigoureusement à rien. « Construite en aluminium, de petit format, elle comporte des tubes de néon qui s’allument et s’éteignent au hasard ». Grosser en a vendu plus de cinq cents, dont une, dit-on, à John Foster Dulles.
Il est vrai que, même quand ils disposent d’un certain humour, tous ces inventeurs s’agitent beaucoup, et ont un air de découvrir la destruction de l’art, la réduction de toute une culture à l’onomatopée et au silence comme un phénomène inconnu, une idée neuve, et qui n’attendait plus qu’eux. Tous retuent des cadavres qu’ils déterrent, dans un no man’s land culturel dont ils n’imaginent pas l’au-delà. Ils n’en sont pas moins très exactement les artistes d’aujourd’hui, quoique sans voir comment. Ils expriment justement notre temps de vieilleries solennellement proclamées neuves ; ce temps d’incohérence planifiée ; d’isolement et de surdité assurés par les moyens de communication de masse ; d’enseignement universitaire de formes supérieures d’analphabétisme ; de mensonge garanti scientifiquement ; et de pouvoir technique décisif à la disposition de la débilité mentale dirigeante. L’histoire incompréhensible qu’ils traduisent incompréhensiblement est bien ce spectacle planétaire, aussi burlesque que sanglant, au programme duquel on a pu voir, en un riche semestre : Kennedy jeter ses policiers dans Cuba pour voir si le peuple armé prendrait spontanément leur parti ; les divisions de choc françaises partir en putsch et s’effondrer sous le coup d’un discours télévisé ; de Gaulle recourir à la politique de la canonnière pour rouvrir un port d’Afrique à l’influence européenne ; et Krouchtchev annoncer froidement qu’en dix-neuf ans de plus il aura, pour l’essentiel, réalisé le communisme.
Toutes ces vieilleries sont solidaires : et toutes ces dérisions sont insurpassables par un retour à telle ou telle forme de « sérieux » ou de noble harmonie du passé. Cette société va devenir, à tous les niveaux, de plus en plus péniblement ridicule, jusqu’au moment de sa reconstruction révolutionnaire complète.
Défense inconditionnelle
La crise de la jeunesse, dans tous les pays modernes, est devenue un sujet de préoccupation officiel qui, à lui seul, mènerait le plus crédule à douter des chances de la société de la consommation dans sa tentative d’intégrer les gens. Dans le cas limite de la formation des bandes d’adolescents, il est facile de vérifier sur les cartes leur correspondance avec les emplacements des « grands ensembles » de logements, surtout dans des pays relativement retardataires comme la France ou l’Italie, où l’accès aux conditions de vie du capitalisme moderne, moins sensible, se trouve très nettement ressenti dès lors qu’il est multiplié par le facteur particulier du nouveau type d’habitat. Les bandes se constituent à partir du terrain vague, qui est le dernier point de fuite existant dans le « territoire aménagé », et que l’on peut considérer comme une représentation sommaire, à un stade primitif démuni de tout, de ces zones vides de l’occupation qui sont désignées dans notre programme d’urbanisme unitaire par un détournement de l’idée de « trou positif » en physique.
Plus profondément, et même en dehors du phénomène extrême des bandes, on assiste à l’échec total de l’encadrement de la jeunesse par la société. L’encadrement familial s’effondre heureusement, avec les raisons de vivre admises autrefois, avec la disparition du minimum de conventions communes entre les gens, et à plus forte raison entre les générations — les générations des aînés participant encore de fragments d’illusions passées, et surtout étant endormies par la routine du travail, les « responsabilités » acceptées, les habitudes qui se ramènent toutes à l’habitude de ne plus rien attendre de la vie. On peut considérer les bandes actuelles comme le produit d’un nouveau genre de dislocation des familles dans la paix et le haut statut de consommation ; en comparaison des bandes d’enfants errants de la guerre civile russe formées à partir de la destruction physique des parents, et de la famine. L’encadrement politique est réduit à presque rien, suivant le sort des formations de la politique traditionnelle. Un document sur la jeunesse, établi cette année à propos d’une Conférence Étudiante du P.S.U. constate qu’en France « l’époque où les mouvements de jeunes entraînaient derrière eux la masse de la jeunesse est bien révolue : il y a moins de 10 % des jeunes dans les mouvements, et ces 10 % font en majorité partie d’organisations plus ou moins ouvertement confessionnelles ». En effet, c’est naturellement dans la très faible part de la jeunesse encore soumise aux conformisme les plus rétrogrades, qui sont aussi les plus cohérents, que subsistent le maximum de possibilités de recrutement pour les éducateurs de toutes sortes. Ainsi, en Angleterre, le succès de snobisme de clubs de « Jeunesses Conservatrices » a troublé les bureaucrates travaillistes, qui s’emploient désormais à organiser des bals, sur le même modèle, avec le chic Labour. Il va de soit que la grosse artillerie de l’encadrement proprement culturel a fait long feu : le moment où l’augmentation constante de la scolarité mène la majorité de la jeunesse à accéder à une certaine dose de culture est aussi le moment où cette culture ne croit plus en elle-même ; ne dupe et n’intéresse plus personne.
La société de la consommation et du temps libre est vécue comme une société du temps vide, comme consommation du vide. La violence qu’elle a produite, et qui entraîne déjà la police de nombreuses villes américaines à instituer un couvre-feu pour les moins de dix-huit ans, met si radicalement en cause l’usage de la vie qu’elle ne pourra être reconnue, défendue et sauvée, que par un mouvement révolutionnaire apportant explicitement un programme de revendications concernant cet usage de la vie dans tous ses aspects.
Il va devenir toujours plus difficile de dissimuler la redoutable réalité de la jeunesse derrière les pauvres équipes d’acteurs professionnels qui représentent sur la scène de la culture, la parodie expurgée de cette crise, sous les noms de « beatniks », « angry young men » ou, plus édulcoré encore, « nouvelle vague ». Ce qui était il y a seuleument dix ans le propre d’une « avant-garde », qui indignait tant les braves gens à Saint-Germain-des-Prés par exemple (mais alors ce n’était pas encore assez nettement dégagé de l’ancienne bohême artistique, c’étaient des anti-artistes qui risquaient d’être récupérés dans la culture), à présent est répandu partout. Le Journal du Dimanche du 14 mai sonne le glas de l’honnête province française, à propos de la rencontre fortuite de deux jeunes gens « transportant en pleine nuit, une lourde valise contenant plusieurs dizaines de bouteilles de vins fins volés », par une ronde de policiers, à Melun : « Les deux voleurs ont, en effet, avoués que le vin devait être consommé au cours d’une grande “surboum” dans l’appartement, la plupart du temps inoccupé, de la grand-mère de l’un d’eux. Ils ont précisé que ces surprises-parties où venaient uniquement des jeunes gens et des jeunes filles de 15 à 18 ans, étaient fort déshabillées. Ces réunions étaient même si licencieuses que huit jeunes gens et jeunes filles de la région de Melun qui y participaient ont été inculpés pour outrage aux bonnes mśurs, en même temps que pour vol et complicité. Trois jeunes gens, un garçon de 15 ans, une fille et un garçon âgés chacun de 17 ans, ont été écroués. Les cinq autres inculpés ont été laissés en liberté provisoire. »
Il est clair que les situationnistes soutiennent le refus global du petit éventail des conduites licites. L’I.S. s’est formée, largement, sur une expérience très poussée du vide de la vie quotidienne et la recherche d’un dépassement. Elle ne saurait dévier de cette ligne, et c’est en quoi tout succès officiel (au sens très large de ce mot : tout succès dans les mécanismes dominants de la culture) que rencontreraient ses thèses ou tel de ses membres devrait être considéré comme extrêmement suspect. Tout l’appareil de l’information et des sanctions étant aux mains de nos ennemis, la clandestinité du vécu, ce qui est aux conditions actuelles appelé scandale, n’est mise en lumière que dans certains détails de sa répression. L’I.S. se propose de lancer contre ce monde des scandales plus violents et plus complets, à partir de la liberté clandestine qui s’affirme un peu partout sous le pompeux édifice social du temps mort, malgré toutes les polices du vide climatisé. Nous connaissons la suite possible. L’ordre règne et ne gouverne pas.