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internationnale situationniste N°10 — Mars 1966
Contribution au programme des conseils ouvriers en Espagne

Un nouveau courant de critique de la société se développe en Espagne, avec lequel nous som­mes en accord dans une propor­tion notable. Ce courant n’a pas seulement à combattre l’ordre fran­quiste, comme un cas particulier arriéré parmi les formes actuelles du pouvoir. Il doit nier toutes les formes du pouvoir mondial, parce qu’il se prépare à affronter la prochaine forme espagnole du pouvoir capitaliste. Son but est la formation d’une alternative, lors de la dispa­rition prochaine du franquisme : ou bien le capitalisme moderne tel qu’il existe en Europe dans les pays du Marché commun ; ou bien le socialisme, le pouvoir des travailleurs, tel qu’il n’existe nulle part dans le monde. Ce courant s’oppose à toutes les vieilles organisations poli­tiques de la gauche espagnole, qui sont hostiles à une lutte pour de tels objectifs. En lui-même, il s’op­pose entre une part de critique lu­cide des conditions actuelles, et une part encore confuse qui maintient quelques fragments d’idéologie révolutionnaire ancienne. Les difficul­tés de l’action clandestine, et toutes les censures du franquisme, compli­quent le travail de clarification et de discussion objective qui est né­cessaire. La déroute confuse de l’an­cienne politique de gauche hors d’Espagne éclaire négativement les conditions et les tâches des cama­rades espagnols ; cependant, l’expé­rience positive que peut fournir une nouvelle critique radicale est encore limitée par la base extrême­ment réduite d’une telle critique en ce moment.

Ce courant a d’abord tenté de s’exprimer en Espagne dans l’orga­nisation du F.L.P. (Frente de Liberacion Popular). L’expérience du F.L.P. fut décevante, parce qu’elle réunissait, non sans ressemblance avec le F.L.N. dans l’Algérie de 1954, des groupes issus de divers partis traditionnels et résolus à agir ensemble en mettant de côté la question du programme. Cette jux­taposition théorique fut vite recon­nue par l’aile radicale comme la cause principale d’une stagnation présente (l’insuffisance des liens avec les grèves ouvrières), et l’as­surance d’une incapacité de présen­ter la clarification indispensable lors de la crise future de la société espagnole. La tendance la plus avancée apparue dans la discussion menée pendant les dernières an­nées publie, depuis janvier 1965, la revue Accion Comunista, dont 4 nu­méros ont déjà paru. Selon la dé­claration inaugurale de cette re­vue : e Le comité de rédaction d’A.C., composé de camarades mar­xistes révolutionnaires, membres de différentes organisations ouvrières, commence avec ces articles collec­tifs l’élaboration d’une plate-forme politique de la Révolution Socialis­te en Espagne. » Celle-ci devra être approfondie et précisée « en comptant sur les apports et les cri­tiques de tous ceux qui sont d’ac­cord avec nous sur les deux points fondamentaux de notre plate-for­me : la nécessité et la possibilité d’une alternative socialiste à l’ac­tuel développement du capitalisme en Espagne et la nécessité de la construction d’un authentique parti ouvrier révolutionnaire ». C’est dans cette discussion que nous interve­nons ici, tenant compte des pers­pectives radicales qui y sont large­ment défendues, particulièrement dans l’article de Lorenzo Torres « Des commissions ouvrières aux conseils ouvriers » (n° 2), ainsi que du caractère fermement internationaliste des positions des camarades d’Accion Comunista.

Nous considérons que la discus­sion théorique ouverte par Accion Comunista a déjà traité principale­ment quatre points : la caracterisa­tion de l’économie et de la société espagnole aujourd’hui ; le butgéné­ral d’un courant radical en Espa­gne ; l’évaluation de l’état présent du mouvement révolutionnaire mon­dial ; la question de l’organisation révolutionnaire. Sur les deux pre­miers points, nous approuvons com­plètement les positions qu’ils ont adoptées. Sur les deux derniers points, où la discussion est moins avancée, les conceptions qui se font jour, et les arguments mêmes, ont moins de clarté ; et nous de­vrons formuler un certain nombre d’observations, que nous espérons utilisables.

Accion Comunista montre que l’Es­pagne ne peut plus être considérée comme un pays économiquement arriéré, dogme maintenu par tous les partis ouvriers traditionnels. Le développement du capitalisme sous Franco dans la dernière décennie, comme partie d’un processus mon­dial, a profondément transformé toutes les conditions en Espagne. La classe dominante n’a plus sa ba­se principale dans une bourgeoisie de propriétaires terriens, comme dans les années 30, mais dans la bourgeoisie industrielle étroitement imbriquée au capital international. Ceci est manifesté par l’ampleur de l’expansion actuelle, la diminution rapide du prolétariat agricole et sa résorbtion dans les nouvelles usi­nes, le succès des produits manu­facturés espagnols sur le marché in­ternational (par exemple à Cuba). C’est ce développement, entraînant aussi la reprise des luttes ouvrières depuis 1962, qui porte la classe do­minante à rechercher des « formes européennes d’exploitation », comme proche au-delà du franquisme. La solution néo-capitaliste au régime franquiste a organisé sa force poli­tique, avec l’appui de l’Eglise, en parti démocrate-chrétien pseudo­clandestin qui vise l’unification des catholiques dans l’opposition. Ce parti, par les professeurs qui y adhèrent, a dirigé jusqu’ici l’essen­tiel de l’opposition des étudiants, en veillant particulièrement à em­pêcher la jonction des manifesta­tions ouvrières et étudiantes (la ré­cente affaire des étudiants cernés par la police dans un couvent de Barcelone qui leur avait accordé l’asile illustre ce jugement). Cepen­dant, sachant que les syndicats ca­tholiques ne pourront suffire à ga­rantir l’accouchement sans douleur du nouveau régime, la démocratie chrétienne recherche un supplé­ment d’« organisations ouvrières » garantes de l’opération, afin d’en­dormir les travailleurs pendant un délai suffisant. Elle les trouvera dans le parti socialiste espagnol, principalement dans les milieux qui expriment un renouvellement tech­nocratique de ce réformisme, com­me T. Galvan. Le programme de réconciliation nationale » du par­ti stalinien est entièrement favora­ble à une telle collaboration. Seul l’effroi illusoire de la bourgeoisie espagnole au souvenir des « rou­ges » est susceptible de lui faire re­jeter dans ce cas la bonne volonté qui s’offre. On peut ajouter que les récentes tractations entre la C.N.T. et les syndicats phalangistes s’ins­crivent dans le même courant de soumission à l’évolution bourgeoise. Accion Comunista accepte la lutte actuelle pour la démocratisation, en en montrant par avance les limi­tes, et en y opposant ses propres perspectives : développer, en y par­ticipant, les commissions ouvrieres et comités de fabrique qui existent déjà illégalement ou dans une semi­légalité, vers une coordination lo­cale, régionale et nationale de ces commissions, jusqu’à leur transfor­mation en Conseils Ouvriers. Ce changement de fonction et cette unification des assemblées ouvriè­res unitaires constitueraient la si­tuation classique du double pouvoir, manifestant pratiquement l’alterna­tive du capitalisme et du pouvoir ouvrier. Accion Comunista ne pré­sente pas cet avenir comme une probabilité, mais comme une possi­bilité, qui dépendra de la conscience des masses, et des formulations pro­grammatiques que les éléments révo­lutionnaires auront su développer parmi elles. Tous les groupes poli­tiques organisés sont étrangers à une activité de ce genre, comme le montre l’exemple de la lutte des métallurgistes de Madrid, animée par la Commission Ouvrière du Mé­tal en dehors de l’influence de ces groupes. Appuyant le pouvoir des Conseils Ouvriers, Accion Comu­nista défend un modèle de société socialiste incompatible avec la do­mination économique et politique d’une bureaucratie : « Quand une classe a fait l’apprentissage prati­que de la lutte contre une bureau­cratie syndicale (dans ce cas la bu­reaucratie phalangiste) il lui est fa­cile de comprendre les dangers de toute bureaucratie et la nécessité d’une véritable démocratie ouvrière, tant à l’intérieur de ses organisa­tions qu’en dehors d’elle… et la né­cessité de l’élection directe de tous ses délégués, pour l’atelier, l’entre­prise, et à l’échelle nationale. » (n° 2, page 22). Si le danger bureau­cratique est grand dans la victoire, plus simplement la reconstitution d’un « Front Populaire », sauve­gardant l’ordre capitaliste, comme le souhaitent tant de forces d’oppo­sition, serait la défaite de toute perspective socialiste au moment de la disparition du franquisme.

Alors qu’ils s’apprêtent à soutenir dans leur pays une lutte totale contre le capitalisme moderne, et contre les organisations bureaucra­tiques dont ils dénoncent par avan­ce la fonction réactionnaire, tous les camarades d’Accion Comunista ne paraissent pas reconnaître com­plètement les implications de ce modernisme capitaliste et de ce pouvoir bureaucratique dans le monde ; leur interaction, à la fois dans la rivalité et dans la solidarité. La théorie de l’organisation révolu­tionnaire est évidemment insépara­ble de cette analyse conséquente. A.C. (n°1, pages 26-27) annonce « une liberté totale de critique concernant les aspects négatifs nom­breux et chaque jour plus évidents » des pays dits socialistes, dont la crise mondiale s’est heureusement répercutée dans l’émiettement des illusions qu’entretiennent les orga­nisations clandestines d’Espagne in­fluencées par la bureaucratie ; et exige « une analyse scientifique du régime social de ces pays ». Mais une telle analyse n’est pas assez es quissée. Le manque de précision sur la nature exacte de l’oppression en Russie ou en Chine est encore plus grand à propos de Cuba, où l’« antidogmatisme » de Castro a presque paru satisfaire quelque temps une partie de la rédaction. De même, la critique marxiste de l’idéologie n’est encore reprise que vaguement dans A.C. ; et à défaut d’une telle base il n’est pas possible de comprendre et de combattre ef­ficacement la bureaucratie des diri­geants professionnels. Aussi bien l’organisation ouvrière démocrati­que qu’évoque A.C. parait un projet incomplètement dégagé du léninis­me : la proposition que des « per­manents » soient obligatoirement en minorité dans son « Comité Cen­tral » est à coup sûr une précaution formellement insuffisante dans une lutte contre la bureaucratisation du parti lui-même. De même, quand A.C. admet le projet d’un syndicat unique non-bureaucratique, c’est pour reconnaître peu de lignes après que la division syndicale pré­visible, et les exemples de syndica­lisme intégré des pays capitalistes modernes rendent ce projet très in­certain : les comités unitaires d’en­treprises doivent garder la préémi­nence (mais alors il faut prévoir une lutte ouverte entre ces assem­blées et tout syndicat). S’employant à une discussion concrète dans des conditions malaisées, et devant dans une large mesure créer d’abord les bases d’information qu’il s’agit de discuter, A.C. a présenté à ses lec­teurs un certain nombre de textes classiques du mouvement ouvrier. Cette présentation souffre d’un cer­tain empirisme, parce qu’elle n’est pas critiquée par la rédaction selon une perspective précise. De bons documents — sur le programme du Spartakus-Bund, la Lettre à Valentinov de Christian Rakovsky, des tex­tes de l’A.I.T., un texte à paraître d’Histoire et Conscience de Classe — voisinent avec les analyses de la bureaucratie par Trotsky en 1936. Dans le n° 4, L’Adresse du Con­seil Central à la Ligue des Com­munistes (mars 1850), de Marx, est à la fois juste dans la partie qui met en garde les ouvriers contre l’ab­sence d’une politique autonome et les conséquences d’une attitude à la remorque de la petite-bourgeoisie, et fort dangereuse dans la partie fi­nale qui defend le centralisme étatique le plus jacobin. La première partie est exactement applicable à l’Espagne, et pour la crise qui vient. La fin est rejetée par toutes les ex­périences de révolutions proléta­riennes de notre temps ; et était déjà inapplicable à la situation es­pagnole de 1936, où l’autonomie ré­gionale fut la base où purent s’ex­primer les tendances les plus radi­cales. La position actuelle d’A.C. impose plutôt l’étude d’un parti comme le Kommunistische Arbeiter Partei dans l’Allemagne de 1920. De même, la riche expérience de la ré­volution espagnole est jusqu’ici cu­rieusement negligée. Le problème révolutionnaire ne peut être posé que sous une forme mondiale et to­tale. Pas plus qu’elle ne peut oublier toute l’étendue du terrain de sa lutte, la révolution ne peut oublier son propre passé. A.C. le sait, qui veut que ses militants se situent « au premier rang sur tous les fronts de la lutte ». La critique théorique fondamentale du pouvoir politico­économique, la compréhension des tendances profondes de la société moderne dans sa production de la culture et de la vie quotidienne pla­nifiée, la cohésion de toutes les po­sitions prises à l’échelle internatio­nale sont au même titre des fronts de cette lutte unitaire. Ainsi dans l’article « Régression politique en Algérie » (n° 3) Eduardo Mena nous paraît sous-estimer quelque peu le facteur bureaucratique dans sa condamnation du putsch réaction­naire de Boumedienne. Plus déce­vantes sont les reprises, dans le n° 4, d’un article particulièrement débile et superficiel de Bertrand Russel sur le soulèvement de Los Angeles ; et d’un autre de cet économiste trotskiste, Mandel, dont l’ouvrage à la mode dans l’intelligentsia pari­sienne, Traité d’économie marxiste est déjà par son seul titre un défi à toute la méthode révolutionnaire de Marx, qui n’a jamais fait qu’une cri­tique de l’économie politique, disci­pline déterminée d’une société où règne la logique de la marchandise.

Le premier rôle de l’organisation révolutionnaire, le prix même de son droit à l’existence, c’est certaine­ment la cohérence, la critique im­pitoyable qui doit abattre « la force de l’habitude », la plus grande force du vieux monde parmi les masses.

Les « habitudes de la gauche », dans un moment révolutionnaire, sont celles qu’il faut combattre prin­cipalement. A cette heure-là, si vous ne désarmez pas Noske, il vous tuera. Depuis quarante ans, c’est principalement sous l’étiquette a communiste » que s’est exercée cette fonction de police rouge, à Barcelone déjà, comme à Athènes ou à Budapest.

D’autre part, cette cohérence doit être concrétisée. Il s’agit de montrer aux travailleurs ce qu’ils peuvent faire ; et la logique inévitable de la stratégie adoptée, ainsi que la logi­que non moins inévitable de la stratégie adverse, si c’est elle qui doit l’emporter. Là où les Conseils Ouvriers apparaissent, il ne peut y avoir de modération, ni d’un côté ni de l’autre. Le programme des Conseils Ouvriers a tout à gagner, et n’a rien à perdre, à reconnaître toutes ses conséquences. Le vieux principe du conflit — « Ne pas met­tre en jeu son sort sans mettre en jeu toutes ses forces » — est son principe, et ses forces sont juste­ment la conscience et le désir du possible. L’affirmation des Conseils n’alarmera jamais trop ses adversai­res, car elle-même ne sera jamais trop alarmée devant l’inévitable réaction qu’elle suscitera, quoi qu’elle fasse et ne fasse pas. La bourgeoisie et la bureaucratie sont contraintes par tous leurs intérêts — de classe dominante ou de domi­nation en voie de cristallisation — de combattre totalement les buts des Conseils. Autant définir ces buts de­vant tous ceux qui peuvent les re­connaître comme leur programme et leur vie.

Le pouvoir des Conseils Ouvriers est l’ennemi absolu de la « survie » existante. Il ne peut donc lui-même jamais survivre longtemps, sauf en pariant et en gagnant son pari sur la transformation complète de toutes les conditions d’existence, sur la vie libérée immédiatement. Ce pou­voir doit imposer sans délai la transformation fondamentale de la production aussi bien que des rap­ports dans la production, il doit abolir la marchandise et modifier les besoins ; il doit changer l’amé­nagement de l’espace et l’éducation, l’exercice de la justice et la définition même des crimes ; il doit liqui­der, avec la hiérarchie, sa morale et la religion. L’approfondissement, la défense et l’illustration d’un tel pro­gramme sont les premières tâches d’une organisation qui se propose d’aider au déchaînement de telles forces. Mais le même programme est exprimable par son autre côté, par des mesures sommaires d’agitation. Accion Comunista voit très bien que ce qui unifiera l’actuelle « opposi­tion », au moment où la succession du franquisme va s’ouvrir, ce sera le respect de l’ordre capitaliste, dans un quelconque front national démocratique. Trancher avec ceci, c’est évidemment exproprier le ca­pital, national et étranger, qui pos­sède les moyens de production. Ceci garde une apparence assez abstraite, et beaucoup attendront la résolution d’un probleme si complexe par quel­ques nationalisations étatiques. Pro­posons un exemple concret. L’ac­tuelle organisation de la consom­mation par le capitalisme avancé d’Europe mène ses couches privilé­giées à acheter des maisons en Es­pagne. France-Soir du 11 novembre 1965 écrivait : « Maintenant, il y a des kilomètres de villa, des chapelets de villes-vacances poussées en six mois sur des plages jusqu’alors désertes. Pour l’Espagne, c’est une manne économique ; pour les clas­ses moyennes, qu’elles soient françaises, allemandes ou anglaises, c’est la découverte du paradis — à un million (ancien) la pièce. » Ce jour­nal ajoutait la déclaration d’un re­présentant de la société immobilière « Constructores Ibericos » : « Nous avons obtenu le contrôle de « Secu­ritas » qui garantit la qualité des constructions dans le monde entier, ainsi qu’une garantie décennale assurée par une compagnie d’assurances suisse. » L’assurance de l’Euro­pe peut être troublée, comme par cette « déclaration économique » du Soviet de Saint-Petersbourg en 1905, qui annonçait que les emprunts contractés par le tsarisme pour combattre le peuple russe nè seraient en aucun cas rendus par ce peuple libéré. Ceux qui investissent en ce moment dans la construction en Espagne tirent parti du faible prix local de la force de travail, soutiennent économiquement le ré­gime qui a le mérite de cet état de choses, étalent des paysages de « ré­sidences secondaires » destinées à rester vides les 9/10 de l’année. A cette nouvelle forme d’exploitation, qui se double d’un témoignage de mépris tranquille envers le proléta­riat espagnol, le programme des Conseils Ouvriers peut répondre dès à présent par l’annonce que tous les investissements immobiliers étran­ gers seront saisis sans indemnités au premier jour de leur pouvoir. Les ouvriers d’Espagne peuvent recon­naître les plus hauts moments de leur passé dans ce projet d’expro­priation directe ; toutes les forces qui veulent la démocratisation du capitalisme y verront le geste le plus inacceptable qui se puisse concevoir. Mais la portée interna­tionaliste de cette mesure est tout aussi considérable. On sait l’échec de la faible campagne anarchiste qui, depuis des années, voulait s’op­poser aux voyages touristiques en Espagne. Cette protestation était for­mulée au nom d’impératifs politi­ques que les masses ont visiblement oubliés. Elle allait à l’encontre de tout le mouvement de la société mo­derne, le même qui, globalement, a fait oublier la révolution de 1936. Ce mouvement envoie en vacances les pauvres (8 millions de Français dans l’été 1965 ont circulé en Es­pagne) et aucun volontarisme poli­tique ne peut se mettre en travers de ce courant, comme un détail in­compréhensible. En revanche, une menace dirigée contre la propriété de gens capables d’investir en Es­pagne, dans des appartements qui leur reviennent un million d’anciens francs par pièce, a l’intérêt de remettre dans une lumière brutale une classe riche dont l’existence est assez parfaitement dissimulée en Europe depuis que la sociologie moderne a découvert que les classes avaient disparu. La classe dirigeante d’Europe est tout aussi oubliée que la révolution espagnole : la télévision n’en parle pas, et la gauche ne parle que de ce dont la télévision parle. Ainsi la démonstration scientifique de l’existence d’une classe privilégiée pourrait avoir la plus grande utilité, et pas seulement pour les sociologues. D’après l’enquête de l’Institut National de Statistique publiée en juin 1965, la moitié des salariés en France ont encore un salaire mensuel inférieur à 750 F par mois (et pour 27% inférieur à 562 francs). On voit immédiatement que ces travailleurs ne seront pas lésés par la décision de leurs camarades espagnols. Au contraire, l’exemple qui révèle à la fois la maladie et le traitement approprié pourra faire le meilleur effet dans leur propre pays. Un pouvoir ouvrier en Espagne aura besoin de cet appui des masses de l’Europe, car il se heurtera immédiatement à l’hostilité conséquente de tout ce qu’elle compte de dirigeants et de « classes moyennes ». La part de consommation de ce secteur orientée vers les « biens durables » en Espagne exprime clairement leur confiance dans l’avenir capitaliste de l’Espagne. Notre affaire est de créer, contre toutes les apparences présentes, la confiance inverse.

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