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internationnale situationniste N°12 — Septembre 1969
Réforme et contre-réforme dans le pouvoir bureaucratique

On dirait que l’histoire des vingt dernières années s’est donnée pour unique tâche de démentir les ana­lyses de Trotsky sur la bureaucratie. Victime d’une sorte de « subjecti­visme de classe », il n’a voulu voir — tout au long de sa vie — dans la pratique stalinienne, que la dévia­tion momentanée d’une couche usur­patrice, une « réaction thermidorien­ne ». Idéologue de la révolution bol­chevik, Trotsky ne pouvait devenir le théoricien de la révolution prolé­tarienne, lors de la restauration sta­linienne. En refusant de reconnaître la bureaucratie au pouvoir pour ce qu’elle est, à savoir une nouvelle classe exploiteuse, ce Hegel de la révolution trahie s’est interdit d’en fournir la véritable critique. L’im­puissance théorique et pratique du trotskisme (dans toutes ses nuances) est en grande partie contenue dans ce péché originel du maître.

Dans Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations (p. 20), nous disions, un mois avant l’intervention russe, que « l’appro­priation bureaucratique de la société est inséparable d’une possession totalitaire de l’Etat, et du règne ab­solu de son idéologie. L’absence de censure, la garantie de la liberté d’expression, le droit d’association, posent à court terme en Tchécoslo­vaquie cette alternative : ou bien une répression, avouant le caractère factice de ces concessions ; ou bien l’assaut prolétarien contre la pro­priété bureaucratique de l’Etat et de l’économie, qui se trouverait démas­quée dès lors que l’idéologie domi­nante devrait quelque temps se pri­ver de l’omniprésence de sa police. L’issue d’un tel conflit intéresse au plus haut point la bureaucratie rus­se, dont la survie même se trouve- rait mise en cause par une victoire des travailleurs tchèques ». C’est maintenant chose faite ; le premier terme de l’alternative l’a emporté par l’entremise des chars « soviéti ques ». Le règne absolu de Moscou sur les pays dits socialistes avait pour base cette règle d’or proclamée et pratiquée par la bureaucratie russe : « le socialisme n’ira pas plus loin que notre armée ». Ainsi là où cette armée a été la principale force installant les partis « communistes » au pouvoir, c’est à elle que revient le dernier mot chaque fois que les an­ciens protégés manifestent des vél­léités d’indépendance pouvant met­tre en danger la domination bureau­cratique totalitaire. Le système socio-économique russe a été, dès le début, le type idéal des nouveaux régimes bureaucratiques. Seulement, à cette fidélité à l’archétype s’opposait sou­vent la nécessité d’obéir aux exigen­ces propres de chaque société pos­sédée ; puisque les intérêts de classe dominante de chaque bureaucratie satellite ne coïncident pas nécessai­rement avec ceux de la bureaucratie russe, les rapports inter-bureaucra­tiques ont toujours été sous-tendus par des conflits latents. Placées en­tre le marteau et l’enclume, les bu­reaucraties satellites finissent tou­jours par adhérer au marteau, dès que les puissances prolétariennes manifestent leur volonté d’autonomie. En Pologne, en Hongrie, comme der­nièrement en Tchécoslovaquie, la « révolte » bureaucratique nationale ne dépasse pas le remplacement d’un bureaucrate par un autre.

Premier État industrialisé conquis par le stalinisme, la Tchécoslovaquie a, pendant vingt ans, occupé une pla­ce « privilégiée » dans le système d’exploitation international instauré par les Russes à partir de 1949, dans le cadre de la « division socialiste du travail » dirigée par le Comecom. Le totalitarisme sans phrase de la période staliniste fit que, dès leur avènement au pouvoir, les staliniens tchèques n’avaient qu’à imiter servi­lement le « système universel du socialisme ». Ainsi, contrairement aux autres pays bureaucratiques où il y avait un besoin réel de dévelop­pement économique (l’industrialisa­tion), le niveau des forces produc­tives en Tchécoslovaquie était en op­position complète avec les objectifs de la planification économique du nouveau régime. Au bout de quinze ans de gestion bureaucratique irra­tionnelle, l’économie tchèque s’est trouvée au bord de la catastrophe ; dès lors la réforme de cette écono­mie devenait une question de vie ou de mort pour la classe dominante. C’est là que prennent racine le « printemps de Prague » et l’aven­tureuse libéralisation tentée par la bureaucratie. Mais avant d’aborder l’analyse de cette « réforme bureau­cratique », faisons le point quant à ses origines, c’est-à-dire le bilan de la période purement stalinienne (ou novotnyste).

Au lendemain du coup de Prague, l’intégration de la Tchécoslovaquie dans le système économique de l’Est, vivant en autarcie quasi-totale, fit de ce pays la principale victime de la domination russe. Puisqu’il était le plus développé, il devait faire les frais de l’industrialisation de ses homologues, eux-mêmes soumis à un régime de surexploitation. A partir de 1950, la planification totalitaire, essentiellement axée sur la métallur­gie lourde et les industries mécani­ques, va introduire un profond désé­quilibre dans le fonctionnement de 1 économie, qui ne cessera de s’ag­graver. En atteignant 47% en 1966, les investissements dans l’industrie lourde tchèque connaissaient le taux le plus éleve du monde. C’est que la Tchécoslovaquie était tenue de four­nir, à des prix dérisoires ne per­mettant même pas d’amortir les frais de production et l’usure de l’outil­lage, des produits bruts (en cinq ans, l’U.R.S.S. a épuisé cinquante ans de réserves des gisements d’uranium de Jachimov en Bohême) ou manufac­turés (machines, armements, etc.) à l’U.R.S.S., aux pays dits socialistes et, par la suite, aux pays du « Tiers Monde » convoités par les Russes. « La production pour la production » était l’idéologie qui accompagnait cette entreprise, dont les travailleurs étaient les premiers à faire les frais. Dès 1953, à la suite d’une réforme monétaire, les ouvriers de Pilsen, qui voyaient leurs salaires baisser et les prix augmenter, se soulèvent et sont aussitôt violemment réprimés. Les conséquences de cette politique éco­nomique furent donc essentielle­ment : la dépendance de plus en plus accrue de l’économie tchèque vis-à-vis des fournitures soviétiques de matières premières et de combusti­bles ; son orientation vers les inté­rêts extérieurs ; la baisse très sen­sible du niveau de vie, consécutive à la baisse des salaires réels, et en définitive la baisse du revenu natio­nal A partir des années 1960: son taux d’augmentation passe de la moyenne de 8,5% entre les années 1950-60 à 0,7% en 1962. En 1963, pour la première fois dans l’histoire d’un pays dit socialiste, le revenu national baisse au lieu d’augmenter. Ce fut le signal d’alarme de la nou­velle réforme. Ota Sik estimait qu’il fallait un investissement quatre fois plus grand pour obtenir en 1968 le même accroissement du revenu na­tional qu’en 1958. A partir de cette date, on commence à reconnaitre que « l’économie nationale de la Tchécoslovaquie traverse réellement une période de profond déséquilibre structurel et de tendances inflation­nistes réfrénées qui se manifestent dans tous les domaines de la vie et de la société, notamment dans le commerce extérieur, sur le marché intérieur et dans les investisse­ments ». (Commerce Extérieur Tchécoslovaque, octobre 1968.)

Des voix commencent à s’élever, insistant sur la nécessité vitale de transformer l’économie. Le profes­seur Ota Sik et son équipe commen­cent à préparer leur plan de réfôr­me, qui sera plus ou moins adopté à partir de 1965 par les instances supérieures de l’Etat. Le nouveau plan Ota Sik fait une critique assez osée du fonctionnement de l’écono­mie pendant les dernières années. Il remet en cause la tutelle russe, et propose de préparer un dégagement de l’économie hors d’une pla­nification centrale rigide, et de Pou­vrir sur le marché mondial. Il faut donc, pour ce faire, sortir de la re­production simple, mettre fin au ré­gime de « la production pour la pro­duction » (dénoncé comme un crime anti-socialiste après avoir été glori­fié comme principe de ce même so­cialisme), réduire le coût de la pro­duction et augmenter l’indice de la productivité, qui est passé de 7,7 % en 1960 à 3,1 % en 1962, pour bais­ser encore plus les années d’après.

Ce plan, qui est un modèle de ré­forme technocratique, a commencé à être appliqué en 1965, pour devenir effectif à partir de 1967. Il exigeait une nette rupture avec les méthodes administratives qui suppriment tou­te initiative : « intéresser » les pro­ducteurs aux résultats de leur tra­vail, rendre l’autonomie aux diffé­rentes entreprises, récompenser les succès, pénaliser les échecs, favori­ser au moyen de mesures techniques appropriées le progrès des indus­tries et entreprises rentables, rétablir progressivement le marché en har­monisant les prix avec les cours in­ternationaux. Combattu par les ca­dres administratifs sclérosés, ce pro­gramme ne fut appliqué qu’au comp­te-goutte. La bureaucratie novotnyste commençait à percevoir les dange­reuses implications d’une telle entre­prise. La hausse momentanée des prix, non compensée par une hausse similaire des salaires, permit à cette couche attardée de dénoncer le pro­jet aux yeux des ouvriers. Novotny lui-même s’est découvert comme le défenseur des intérêts de la classe ouvrière, et a critiqué ouvertement les nouvelles mesures lors d’une as­semblée ouvrière en 1967. Mais l’aile « libérale » qui détient la conscience des véritables intérêts du pouvoir bureaucratique en Tchécoslovaquie, forte de l’appui de la population, engagea la bataille. C’est que, com­me le constate un journaliste de Kulturni Tvorba du 5 janvier 1967, « pour les gens, le nouveau système économique est devenu synonyme avec le besoin de changer », tout changer. C’est là le premier anneau d’une chaîne de développements qui aboutira nécessairement à d’impor­tantes transformations sociales et politiques. La bureaucratie conservatrice, ne disposant d’aucun appui réel, va faire amende honorable et se retirer progressivement de la scè­ne politique du pays : sa résistance signifiait, à court terme, une explo­sion analogue à celle de Budapest en 1956. Le IVe Congrès des Ecri­vains (auxquels on avait pourtant concédé déjà, ainsi qu’aux cinéastes, une certaine marge de liberté dans l’exercice esthétique de leur métier) en juin 1967, se transforma en un véritable réquisitoire contre le régi­me. Avec leurs dernières forces, les « conservateurs » réagissent en ex­cluant un certain nombre d’intellec­tuels radicaux du parti, et en met­tant leur journal sous le contrôle direct du ministre.

Mais le vent de la révolte souffle de plus en plus fort, et rien désor­mais ne peut plus arrêter l’élan popu­laire vers la transformation des con­ditions dominantes de la vie tchè­que. Une manifestation étudiante pour protester contre une panne d’électricité, fortement réprimée, s’est transformée en un meeting d’aè­cusation du régime. L’une des pre­mières découvertes de ce meeting, qui va devenir le mot d’ordre de tout le mouvement de contestation ultérieur, a été l’exigence absolue de dire la vérité, en soulignant « les contradictions fantastiques entre ce qui est dit et la pratique ». Dans un système fondé sur le mensonge per­manent de l’idéologie, une telle exi­gence devenait tout simplement ré­volutionnaire ; et les intellectuels n’ont pas manqué de développer jus­qu’au bout ses implications. Dans les systèmes bureaucratiques, où rien ne saurait échapper au totalitarisme de l’Etat-Parti, la protestation contre le moindre détail de la vie aboutit né-. cessairement à la mise en question de la totalité des conditions existan­tes, à la protestation de l’homme contre toute la vie inhumaine. Quand bien même elle se limitait à la seule cité universitaire de Prague, la mani­festation étudiante concernait tous les aspects aliénés de la vie tchèque, dénoncée comme inacceptable au cours du meeting.

La néo-bureaucratie prend alors la tête du mouvement et essaie de le contenir dans le cadre étroit de ses réformes : en janvier 1968 un « _pro­_gramme d’action » est adopté, con­sacrant la montée de l’équipe Dubcek et l’éloignement de Novotny. Outre le plan économique d’Ota Sik, défi­nitivement adopté et intégré à ce nouveau programme, un certain nombre de mesures d’ordre politi­que étaient fièrement affirmées par la nouvelle direction. Presque toutes les « libertés » formelles des régimes bourgeois sont garanties, ce qui cons­titue une orientation tout à fait ori­ginale pour les régimes bureaucrati­ques. C’est dire l’importance de l’en­jeu et la gravité de la situation. Les éléments radicaux, profitant de ces concessions bureaucratiques, vont leur donner leur véritable valeur : à savoir, des mesures « objectivement nécessaires » pour la sauvegarde de la domination bureaucratique. Le plus libéral parmi les membres nou­vellement promus, Smrkovsky, expli­cite tout naïvement la vérité du libé­ralisme bureaucratique : « Sachant que, même dans une société socia­liste, l’évolution a lieu par une lutte constante d’intérêts dans les domai­nes économique, social et politique. nous devrions chercher un systeme de direction politique qui permet le règlement (le tous les conflits sociaux et exclut la nécessité d’interventions administratives extraordinaires ». Cependant, la nouvelle bureaucratie. en renonçant à ces « interventions extraordinaires », qui constituent, en réalité, sa seule façon normale de gouverner, ne savait pas qu’elle li­vrait son régime à l’impitoyable cri­tique radicale. La liberté d’expres­sion culturelle et politique, et d’as• sociation, fut une véritable orgie de la vérité critique. L’idée que le Parti doit « bénéficier, même au niveau des Organisations de base, d’une autorité naturelle et spontanée fondée sur la capacité des fonction­naires communistes à travailler et à commander » (Programme d’action) est partout battue en brèche, et de nouvelles exigences d’organisation autonome des travailleurs commen­cent à s’affirmer. A la fin du prin­temps 19&8, la bureaucratie dubce­kiste donnait la ridicule impression de vouloir à la fois « manger son gâteau et le garder ». Elle réaffirme son intention de maintenir son mo­nopole politique : « Si des éléments anti-communistes, dit la résolution du Comité Central de juin 1968, entreprennent de s’attaquer à ce fait historique (le droit du Parti à com­mander), le Parti mobilisera toutes les forces du peuple et de l’Etat socialiste pour repousser et réduire à néant cette tentative aventuriste ». Mais, la réforme bureaucratique re­mettant tout à la décision de la majo­rité du Parti, comment les grandes majorités en dehors du Parti ne vou­draient-elles pas décider elles aussi ? Quand au sommet de l’Etat on joue du violon, comment ne pas s’atten­dre à ce que ceux qui sont en bas se mettent à danser ?

À partir de là les tendances révo­lutionnaires vont orienter leur criti­que vers la dénonciation du forma­lisme libéral, et de son idéologie. Jusqu’ici la démocratie a été, en quelque sorte, « imposée aux mas­ses » de la même manière que la dic­tature leur était imposée : c’est-à-dire en excluant leur participation réelle. Tout le monde sait que Novotny est arrivé au pouvoir comme partisan de la libéralisation et que, dès lors, une « régression » de « type gomul­kiste » menacait à tout moment le mouvement dé Dubcek. On ne trans­forme pas une société en changeant d’appareil. mais en la bouleversant de fond en comble. De là. on en vient à critiquer la conception bol­chevik du parti dirigeant de la clas­se ouvrière et à exiger une organi­sation autonome du prolétariat : ce qui signifiait pour la bureaucratie une mort prochaine. C’est que, pour elle, le prolétariat ne peut exister que comme une puissance imaginaire ; elle le ravale — ou prétend le ravaler — jusqu’à ne plus être qu’une apparence, mais elle veut que cette apparence existe et croit à sa propre existence. Fondant son pou­voir sur le formalisme de l’idéologie, la bureaucratie fait de ses buts formels son contenu, et ainsi elle entre partout en conflit avec les buts réels. Là où elle s’empare de l’État et de l’économie, là où l’intérêt général de l’État devient un intérêt à part, et, par suite, un intérêt réel, la bureau­cratie commence à lutter contre le prolétariat comme toute conséquence lutte contre l’existence de ses pré­suppositions.

Mais le mouvement de contesta­tion — consécutif à la réforme bu­reaucratique — n’a fait que la moitié du chemin. Il n’a pas trouvé le temps de s’affirmer dans toutes ses consé­quences pratiques. La dénonciation théorique et sans concessions de la « dictature bureaucratique » et du totalitarisme stalinien a été à peine reprise à son propre compte par la grande majorité de la population, que la néo-bureaucratie a réagi en brandissant la menace russe, déjà présente à partir du mois de mai. On peut dire que la grande faiblesse du mouvement tchécoslovaque a été que la classe ouvrière n’y est prati­quement pas intervenue comme une force autonome et décisive. Les thè­mes de « l’autogestion » et des « con­seils ouvriers », contenus dans la réforme technocratique d’Ota Sik, n’ont pas dépassé les perspectives bureaucratiques d’une « gestion » démocratique-à-la-yougoslave ; ceci même pour le contre-projet, mani­festement rédigé par des syndicalis­tes, présenté le 29 juin 1968 par l’usine mécanique Wilhelm Pieck. La critique du léninisme, présenté par « certains philosophes » comme étant « déjà une déformation du marxisme puisqu’il contient dans sa logique le stalinisme » a été, non comme le pensent les ânes de Rouge « une idée saugrenue parce qu’à ter­me elle nie le rôle dirigeant du pro­létariat » (!), mais le plus haut point de critique théorique atteint dans un pays bureaucratique. Dutschke lui-même, a été ridiculisé par les étu­diants révolutionnaires tchèques, et son « anarcho-maoïsme » rejeté avec mépris comme étant e absurde, comi­que et ne méritant même pas l’atten­tion d’enfants de quinze ans ». Toute cette critique qui, naturellement, ne pouvait aboutir qu’à la mise en question pratique du pouvoir de classe de la bureaucratie, était encore tolé­rée, et même parfois encouragée, par le dubcekisme tant qu’il pouvait la récupérer comme une légitime dé­nonciation des « erreurs stalino­novotnystes ». La bureaucratie dé­nonce bien ses propres crimes, mais toujours comme étant commis par d’autres; il lui suffit de détacher une partie d’elle-même, de l’ériger en entité autonome et de l’affubler de tous les crimes anti-prolétariens (le sacrifice est, depuis les temps les plus reculés, la pratique préférée de la bureaucratie, pour perpétuer son pouvoir). Comme en Pologne et en Hongrie, le nationalisme a été, en Tchécoslovaquie, le meilleur argu­ment pour réaliser l’adhésion de la population à la classe dirigeante. Plus la menace russe se précisait, plus le pouvoir bureaucratique de Dubcek se renforçait ; son désir uni­que aurait été que les forces du Pacte de Varsovie se maintiennent indéfiniment aux frontières. Cepen­dant, tôt ou tard, le prolétariat tchè­que aurait découvert en luttant qu’il ne s’agit pas de savoir ce que tel bureaucrate, ou même la bureaucra­tie dans son ensemble, se représente momentanément comme son but, mais qu’il importe de savoir ce qu’elle est réellement, ce que, confor­mément à son être, elle sera historiquement obligée de faire. Et il aurait agi en conséquence.

C’est la peur d’une telle décou­verte qui hantait la bureaucratie russe et ses satellites. Qu’on se représente le bureaucrate russe (ou est-allemand) au milieu de cette panique « idéologique », combien sa cervelle, aussi malade que son pouvoir, ne devait-elle pas être torturée, abasourdie, ahurie par les mots d’indépendance, de conseils ouvriers, de dictature bureaucrati­que, par la conspiration des ouvriers et des intellectuels, et leur menace de défendre leurs conquêtes les armes à la main ; et l’on comprendra que dans cette confusion bruyante de vérité, de liberté, de complots et de révolution, la bureaucratie russe ait crié à son homologue tchèque : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin » !

Si jamais événement a projeté de­vant lui son ombre longtemps avant de se produire, ce fut bien, pour ceux qui savent lire l’histoire mo­derne, l’intervention russe en Tché­coslovaquie. Longuement méditée, et malgré toutes ses conséquences inter­nationales, elle était en quelque sorte fatale. En mettant en cause l’omni­potence du pouvoir bureaucratique, l’aventureuse — mais nécessaire — tentative de Dubcek commençait à mettre en péril ce même pouvoir partout où il se trouve, et devenait dès lors intolérable. Six cents mille soldats (presque autant que d’Amé­ricains au Vietnam) vont y mettre brutalement un terme. Ainsi lorsque les forces « anti-socialistes » et « con­tre-révolutionnaires », continuelle­ment évoquées et conjurées par tou­tes les bureaucraties, apparaissent enfin, elle n’apparaissent pas sous le portrait de Benès ou armées par les « revanchards allemands », mais dans l’uniforme de l’Armée dite Rouge.

Une remarquable résistance po­pulaire va pendant sept jours — « les sept glorieuses » — opposer la quasi-totalité de la population aux envahisseurs. Paradoxalement, on vit apparaitre des méthodes de lutte net­tement révolutionnaire au service d’une bureaucratie réformiste. Mais ce qui ne s’était pas réalisé au cours du mouvement ne pouvait certes pas se réaliser sous l’occupation : per­mettant aux dubcekistes de freiner au maximum le processus révolution­naire quand elles étaient aux fron­tières, les troupes russes vont encore leur permettre de contrôler tout le mouvement de résistance au lende­main du 21 août. Elles jouent de la sorte exactement le même rôle que les troupes américaines au Nord-Vietnam. qui suscitent l’adhésion unanime de la population à la bu­reaucratie qui l’exploite.

Le premier réflexe des Pragois n’a cependant pas été de défendre le Palais de la République, mais la Mai­son de la Radio, considérée comme le symbole de leur principale con­quête : la vérité de l’information contre le mensonge organisé. Et ce qui a constitué le cauchemar de tou­tes les bureaucraties du Pacte de Varsovie, à savoir la presse et la radio, va encore les hanter pendant toute une semaine. L’expérience tchécoslovaque a montré les possi­bilités extraordinaires de lutte dont pourra, un jour, disposer un mou­vement révolutionnaire conséquent et organisé. C’est l’équipement fourni par le Pacte de Varsovie (en vue d’une éventuelle invasion impéria­liste de la Tchécoslovaquie !) qui va servir aux journalistes de ce pays pour monter 35 postes émetteurs clandestins, reliés à 80 émetteurs de secours. La propagande soviétique — si nécessaire à une armée d’oc­cupation — a été ainsi sabotée à la base ; et la population a pu connaitre, à peu près, tout ce qui se pas­sait dans le pays, et suivre les direc­tives, soit des bureaucrates libéraux, soit des éléments radicaux qui con­trôlaient certains postes. Ainsi, en réponse à un appel de radio visant à saboter les opérations de la police russe, Prague a été transformée en une véritable « ville-labyrinthe », où toutes les rues ont perdu leur nom, et les maisons leur numéro, pour se couvrir d’inscriptions dans le meilleur style du mai parisien. Elle devenait un chez-soi de la li­berté défiant toutes les polices, un exemple de détournement révolution­naire de l’urbanisme policier. Grâce à une exceptionnelle organisation prolétarienne, tous les journaux ont pu être librement tirés et diffusés à la barbe des Russes qui tenaient ridiculement leurs locaux. Plusieurs usines se sont transformées en impri­meries, d’où sortirent des milliers de journaux et de tracts. On impri­mera même un faux numéro de la Pravda en russe. Le XIV” Congrès du Parti put se réunir clandestine­ment, pendant trois jours, sous la protection des ouvriers de l « Auto­Praha ». C’est ce Congrès qui sabota « l’opération Kadar » et obligea les Russes à négocier avec Dubcek. En utilisant d’une part ses troupes, et d’autre part les contradictions internes de la bureaucratie tchèque, les Russes vont pouvoir transformer l’équipe libérale en une sorte de gou­vernement de Vichy camouflé. Hu­sak, qui pensait à son avenir, a été le principal agent pour annuler le XIV° Congrès (en invoquant l’absen­ce des délégués slovaques, apparem­ment recommandée par lui). Dès le lendemain des « accords de Mos­cou », il déclara : « Nous pouvons accepter cet accord à partir duquel des hommes réfléchis (souligné par nous) peuvent faire sortir le peuple de l’impasse actuelle, de manière telle que celui-ci n’ait pas besoin d’avoir honte à l’avenir. »

Le prolétariat tchèque, en deve­nant révolutionnaire, n’aura pas honte de la honte d’avoir fait confiance à Husak, Dubcek ou Smrkovsky. Il sait déjà qu’il ne peut plus compter que sur ses propres forces ; et que tour à tour Dubcek et Smrkovsky vont le décevoir, comme la néo-bureaucratie l’a collectivement déçu, en cédant à Moscou et en s’ali­gnant sur sa politique totalitaire. L’attachement affectif à telle ou telle personnalité fait partie de la période misérable du prolétariat, c’est-à-dire du vieux monde. Les grèves de no­vembre et les suicides vont ralentir quelque peu le processus. de « nor­malisation » qui n’a pu s’achever qu’en avril 1969. En se restaurant dans sa vérité, le pouvoir bureau­cratique se verra plus efficacement combattu. Toutes les illusions se sont dissipées les unes après les autres, et l’attachement des masses tchéco­slovaques à la bureaucratie réfor­miste s’est évanoui. En réhabili­tant les « collaborateurs », les réfor­mistes perdent leur dernière chance d’avoir un appui populaire à l’ave­nir. La conscience révolutionnaire des ouvriers et des étudiants va d’au­tant plus s’approfondir que la ré­pression s’aggrave. Le retour aux zaéthodes et a « l’esprit borné et stu­pide des années 50 »suscite déjà des reactions violentes de la part des ouvriers et des étudiants dont les di­verses formes de liaison sont la prin­cipale inquiétude commune à Dub­cek, son successeur et leurs maîtres. Les travailleurs proclament leur « droit inaliénable de répondre à d’éventuelles mesures extrêmes » par leurs « propres contre-mesures extrêmes » (motion des ouvriers de la C.K.D. au ministre de la Défense, le 22-4-69). La restau­ration du stalinisme montre défini­tivement le caractère illusoire de tout réformisme bureaucratique, et l’impossibilité congénitale pour la bureaucratie de « libéraliser » sa ges­tion de la société. Son prétendu « socialisme humain » n’est autre que l’introduction de quelques con­cessions « bourgeoises » dans son monde totalitaire ; et déjà ces con­cessions la ruinent. La seule _huma­_nisation possible du « socialisme bureaucratique » est sa suppression par le prolétariat révolutionnaire, non par une prétendue « révolution politique » mais par la subversion totale des conditions existantes, et la dissolution pratique de l’interna­tionale bureaucratique.

Les émeutes du 21 août 1969 ont montré à quel point le stalinisme ordinaire est rétabli en Tchécoslo­vaquie, et aussi à quel point il est menacé par la critique proléta­rienne : dix morts, 2000 arresta­tions, et les menaces d’exclusion ou de procès contre le fantoche Dubcek n’arrêtent pas la grève perlée à l’échelle nationale, par laquelle les ouvriers tchèques mettent en péril la survie du système économique de leurs exploitateurs, indigènes et russes.

L’intervention russe, si elle a pu freiner le processus objectif de transformation en Tchécoslovaquie, a été chèrement payée par le stali­nisme international. Les pouvoirs bureaucratiques de Cuba et de Hanoï, directement dépendants de l’Etat dit soviétique, n’ont pu qu’applaudir — à la grande honte de leurs admi­rateurs trotskistes et surréalistes, et des belles âmes de gauche — à l’in- tervention de leurs maitres. Castro, avec un cynisme particulier, a lon­guement justifié l’intervention mili­taire. nécessitée selon lui par les menaces d’une restauration du capi­talisme, démasquant par là la vérité de son propre « socialisme ». Hanoï et les pouvoirs bureaucratiques ara­bes, victimes eux-mêmes d’une Oc­cupation étrangère, vont pousser leur logique de l’absurde jusqu’à appuyer une agression analogue. parce que cette fois elle est réalisée par leurs soit-disant protecteurs.

Quant à ceux qui pleurent sur la Tchécoslovaquie, parmi les membres de l’Internationale bureaucratique, ils le font chacun pour ses propres raisons nationales. Venant immédia­tement après la grande secousse qu’il a subie lors de la crise révolutionnaire de mai, « l’affaire tchécoslova­que » a encore asséné un sérieux coup au P.C.F., maintenant divisé en fractions archéo, néo et ortho-stali­niennes, déchirées entre la fidélité à Moscou et leurs intérêts dans l’échi­quier politique bourgeois. Le Parti italien, s’il a été plus audacieux dans la dénonciation, c’est en fonction de la crise montante en Italie, et sur­tout à cause de l’atteinte directe portée à son « togliattisme 24. Les bureaucraties nationalistes de You­goslavie et de Roumanie ont trouvé là une occasion pour consolider leur domination de classe puisqu’el­les récupèrent l’appui des popula­tions qui ne voient plus que la me­nace russe — plus fictive que réelle. Le stalinisme, qui a déjà toléré le titisme et le maoïsme comme d’au­tres images de lui-même, tolérera toujours une quelconque « indépen­dance roumaines tant qu’elle ne me­nace pas directement son « modèle socialistes fidèlement reproduit par­tout. Il est inutile de parler de la critique sino-albanaise de « l’impé­rialisme russes ; dans la logique de leur délire « anti-impérialiste », les Chinois vont tour à tour reprocher aux Russes de ne pas intervenir en Tchécoslovaquie comme ils l’avaient fait en Hongrie (voir Pékin-Information du 13 août), et dénoncer « l’odieuse agression » perpétrée par « la clique fasciste Brejnev-Kossyguine ».

«La dissolution de l’association internationale des bureaucraties tota­litaires, écrivions-nous dans I.S. 11, est maintenant un fait accompli. » La crise tchécoslovaque n’a fait que confirmer la décomposition avancée du stalinisme. Jamais celui-ci n’au­rait pu jouer un si grand rôle partout dans l’écrasement du mouve­ment ouvrier, si le modèle bureau­cratique totalitaire russe n’avait été apparenté, à la fois à la bureaucra­tisation du vieux mouvement réformiste (social-démocratie allemande et IIe Internationale), et à l’organisa­tion de plus en plus bureaucratique de la production capitaliste moder­ne. Mais maintenant, et après plus de quarante ans d’histoire contre-révolutionnaire, la révolution renaît partout, et fait trembler les maîtres de l’Est comme ceux de l’Ouest, atta­qués à la fois dans leurs différences et dans leur profonde parenté. Les courageuses protestations isolées qui ont été émises à Moscou après le 21 août annoncent la révolution qui ne manquera pas d’éclater bientôt en Russie même. Le mouvement révo­lutionnaire connaît désormais ses ennemis véritables, et aucune des aliénations produites par les deux capitalismes, bourgeois privé et bu­reaucratique d’Etat, ne peut plus échapper à sa critique. Face aux im­menses tâches qui l’attendent, il ne s’emploiera plus à combattre les fan­tômes ni à soutenir les illusions.

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