Domination de la nature, idéologies et classes
L’appropriation de la nature par les hommes est précisément l’aventure dans laquelle nous sommes embarqués. On ne peut la discuter ; mais on ne peut discuter que sur elle, à partir d’elle. Ce qui est en question toujours, au centre de la pensée et de l’action modernes, c’est l’emploi possible du secteur dominé de la nature. L’hypothèse d’ensemble sur cet emploi commande les choix aux embranchements que présente tout moment du processus ; commande aussi le rythme et la durée d’une expansion productive dans chaque secteur. L’absence d’hypothèse d’ensemble, c’est-à-dire en fait le monopole d’une seule hypothèse non théorisée, qui est comme le produit automatique de la croissance aveugle du pouvoir actuel, fait le vide qui est le lot de la pensée contemporaine depuis quarante ans.
L’accumulation de la production et de capacités techniques toujours supérieures va encore plus vite que dans la prévision du communisme du XIXe siècle. Mais nous sommes restés au stade de la préhistoire avec sur-équipement. Un siècle de tentatives révolutionnaires a échoué en ceci que la vie humaine n’a pas été rationalisée et passionnée (le projet d’une société sans classes n’a pas encore été réalisé). Nous sommes entrés dans un accroissement de moyens matériels qui n’aura pas de fin, mais qui reste placé au service d’intérêts fondamentalement statiques, et par là même des valeurs dont la mort ancienne est de notoriété publique. L’esprit des morts pèse très lourd sur la technologie des vivants. La planification économique qui règne partout est folle, non tant par son obsession scolaire de l’enrichissement organisé des années qui suivent, mais bien par le sang pourri du passé qui circule tout seul en elle ; et qui est relancé sans arrêt en avant, à chaque pulsation artificielle de ce « cśur d’un monde sans cśur ».
La libération matérielle est un préalable à la libération de l’histoire humaine, et ne peut être jugée qu’en cela. La notion de niveau de développement minimum à atteindre d’abord, ici ou là, dépend justement du projet de libération choisi, donc de qui a fait ce choix : les masses autonomes ou les spécialistes au pouvoir. Ceux qui épousent les idées de telle catégorie d’organisateurs sur l’indispensable, pourront être libérés de toute privation concernant les objets que les organisateurs en question choisiront de produire, mais à coup sûr ne seront jamais libérés des organisateurs eux-mêmes. Les formes les plus modernes et les plus inattendues de la hiérarchie seront toujours le remake coûteux du vieux monde de la passivité, de l’impuissance, de l’esclavage, quelle que soit la force matérielle abstraitement possédée par la société : le contraire de la souveraineté des hommes sur leur entourage et leur histoire.
Du fait que la domination de la nature dans la société actuelle se présente comme une aliénation sans cesse aggravée et la seule grande caution idéologique justifiant cette aliénation sociale, elle est critiquée d’une manière unilatérale, sans dialectique ni compréhension historique suffisante, par certains des groupes d’avant-garde qui sont en ce moment à mi-chemin entre l’ancienne conception dégradée et mystifiée du mouvement ouvrier, qu’ils ont dépassée, et la prochaine forme de contestation globale, qui est encore en avant de nous (voir par exemple dans la revue Socialisme ou Barbarie les théories très significatives de Cardan et autres). Ces groupes s’opposant à juste titre à la réification toujours plus parfaite du travail humain et à son corollaire moderne, la consommation passive de loisirs manipulés par la classe dominante, en viennent à entretenir plus ou moins inconsciemment une sorte de nostalgie du travail sous ses formes anciennes, des relations réellement « humaines » qui ont pu s’épanouir dans des sociétés d’autrefois ou même en des phases moins développées de la société industrielle. Ceci va bien, du reste, avec l’intention d’obtenir un meilleur rendement de la production existante, en y abolissant à la fois le gaspillage et l’inhumanité qui caractérisent l’industrie moderne (cf. à ce propos Internationale Situationniste 6, page 4). Mais ces conceptions abandonnent le centre du projet révolutionnaire qui n’est rien de moins que la suppression du travail au sens courant (de même que la suppression du prolétariat) et de toutes les justifications du travail ancien. On ne peut comprendre la phrase du Manifeste communiste qui dit que « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire », si l’on néglige la possibilité, ouverte par la domination de la nature, de l’effacement du travail au profit d’un nouveau type d’activité libre ; et si l’on néglige en même temps le rôle de la bourgeoisie dans la « dissolution des idées anciennes », c’est-à-dire si l’on suit la malheureuse pente du mouvement ouvrier classique à se définir positivement en termes d’« idéologie révolutionnaire ».
Vaneigem expose dans Banalités de Base le mouvement de dissolution de la pensée sacrée, son remplacement inférieur dans la fonction d’analgésique, d’hypnotique et de calmant, par l’idéologie. L’idéologie, comme il est arrivé à la pénicilline, en même temps qu’elle a été répandue de plus en plus massivement est devenue de moins en moins opérante. Il faut forcer sans cesse sur la dose et sur la présentation, il suffit de penser aux excès divers du nazisme et de la propagande de consommation aujourd’hui. On peut considérer que, depuis la disparition de la société féodale, les classes dominantes sont de plus en plus mal servies par leurs propres idéologies, en ce sens que ces idéologies — en tant que pensées critiques pétrifiées — leur ont servi d’armes universelles pour la prise du pouvoir, et à ce moment présentent des contradictions à leur règne particulier. Ce qui était dans l’idéologie mensonge inconscient (arrêt sur des conclusions partielles) devient mensonge systématique quand certains des intérêts qu’elle a recouverts sont au pouvoir et qu’une police les protège. L’exemple le plus moderne est aussi le plus frappant : c’est par le détour de l’idéologie dans le mouvement ouvrier que la bureaucratie a constitué son pouvoir en Russie. Toutes les tentatives de modernisation d’une idéologie — aberrantes comme le fascisme ou conséquentes comme l’idéologie de la consommation spectaculaire dans le capitalisme développé — vont dans le sens de la conservation du présent, lui-même dominé par le passé. Un réformisme de l’idéologie, dans un sens hostile à la société établie, n’aura jamais d’efficacité, parce qu’il n’aura jamais les moyens d’absorption forcée grâce auxquels cette société dispose encore d’un usage efficace de l’idéologie. La pensée révolutionnaire est forcément du côté de la critique impitoyable des idéologies ; en y comprenant, bien entendu, l’idéologisme spécial de « la mort des idéologies », dont le titre est déjà un aveu, les idéologies ayant toujours été de la pensée morte, et l’idéologie empirique en question se réjouissant seulement de la déconfiture d’un rival envié.
La domination de la nature contient la question « pour quoi faire ? » mais cette interrogation sur la praxis surmonte forcément cette domination, ne peut se passer d’elle. Elle rejette seulement la réponse la plus grossière « faire comme avant en plus encombré de produits », la domination réifiante qui est contenue dès l’origine de l’économie capitaliste, mais qui peut « produire elle-même ses fossoyeurs ». Il faut mettre au jour la contradiction entre la positivité de la transformation de la nature, le grand projet de la bourgeoisie, et sa récupération mesquine par le pouvoir hiérarchisé qui, dans toutes ses variantes actuelles, suit le modèle unique de la « civilisation » bourgeoise. Dans sa forme massifiée, le modèle bourgeois s’est « socialisé » à l’usage d’un petit-bourgeois composite qui accumulerait toutes les capacités d’abrutissement des vieilles classes pauvres et tous les signes de richesses (eux-mêmes massifiés), qui marquent, l’appartenance à la classe dominante. Les bureaucrates de l’Est rallient forcément ce modèle, et il leur suffit de produire plus pour que la police serve moins à maintenir leur propre schéma de la disparition de la lutte de classes. Le capitalisme moderne proclame hautement un but similaire. Mais tous chevauchent le même tigre : un monde en transformation rapide où ils souhaitent la dose d’immobilité utile à la perpétuation de telle nuance du pouvoir hiérarchique.
Le réseau de la critique du présent est cohérent, exactement comme l’est le réseau de l’apologie. La cohérence de l’apologie est seulement moins apparente, en ce qu’elle doit mentir ou valoriser arbitrairement à propos de beaucoup des détails et des nuances du modèle régnant, contre d’autres. Mais si l’on renonce vraiment à toutes les variantes de l’apologie, on est de plain-pied dans la critique, qui ne connaît pas cette mauvaise conscience subjective, parce qu’elle n’a partie liée avec aucune force dominante du présent. Celui qui admet qu’une bureaucratie hiérarchisée peut être un pouvoir révolutionnaire, et qui admet en plus comme un bien et comme un plaisir, le tourisme de masse tel qu’il est universellement organisé par la société du spectacle, celui-là pourra faire les voyages de Sartre en Chine ou ailleurs. Ses erreurs, ses bêtises, ses mensonges ne devront étonner personne. Il faut bien suivre la pente de ce que l’on aime ; et d’autres voyageurs sont encore plus détestables, et payés en monnaies plus réelles, qui vont servir Tschombé au Katanga. Les témoins intellectuels de la gauche, qui passent si promptement là où on les invite, témoignent principalement sur l’abandon d’une pensée qui, depuis des décennies, a renoncé à sa propre liberté pour osciller entre des patrons qui sont en conflit. Les penseurs qui admirent les réalisations actuelles de l’Ouest ou de l’Est, en tombant dans tous les panneaux du spectacle, n’avaient donc jamais pensé à rien, constatation qui ne peut surprendre ceux qui les ont lus. Évidemment la société dont ils sont le miroir nous demande d’admirer ses admirateurs. Et même, en beaucoup d’endroits, il leur est loisible de choisir leur jeu de glaces (ce qu’ils ont appelé « s’engager »), choisir avec ou sans repentirs l’emballage et l’étiquette de la société établie qui les inspirent.
Les hommes aliénés obtiennent chaque jour — on le leur apprend, on le leur montre — de nouveaux succès dont ils n’ont que faire. Ce qui ne signifie pas que ces étapes du développement matériel sont inintéressantes ou mauvaises. Elles peuvent être réinvesties dans la vie réelle, mais seulement avec tout le reste. Les victoires actuelles sont le fait de vedettes-spécialistes. Gagarine montre que l’on peut survivre plus loin dans l’espace, dans des conditions toujours plus défavorables. Mais aussi bien quand l’ensemble de l’effort médical et biochimique permet de survivre plus loin dans le temps, cette extension statistique de la survie n’est nullement liée à une amélioration qualitative de la vie. On peut survivre plus loin et plus longtemps, jamais vivre plus. Nous n’avons pas à fêter ces victoires, mais à faire vaincre la fête, dont ces avances mêmes des hommes déchaînent la possibilité infinie dans le quotidien.
Il s’agit de retrouver la nature comme « adversaire valable ». Il faut que le jeu mené contre elle soit passionnant, que les points marqués dans un tel jeu nous concernent directement. La domination (passagère, mouvante) de notre milieu et du temps, c’est par exemple la construction d’un moment de la vie. L’expansion de l’humanité dans le cosmos est, sur une polarisation inverse de la construction (post-artistique) de la vie individuelle — mais qui demeure étroitement liée à cet autre pôle du possible — un exemple d’entreprise où viennent en conflit l’actuelle petitesse des compétitions militaires de spécialistes et la grandeur objective du projet. L’aventure cosmique sera étendue, donc ouverte à une tout autre participation que celle des cobayes-spécialistes, d’autant plus vite et loin que sur cette planète l’effondrement du règne avare des spécialistes aura ouvert les vannes d’une immense créativité concernant tout ; créativité en ce moment figée et inconnue, capable cependant d’entraîner une progression géométrique sur tous les problèmes humains, à la place de l’actuelle croissance cumulative réservée à un secteur arbitraire de la production industrielle. Le vieux schéma de la contradiction entre forces productives et rapports de production ne doit certes plus se comprendre comme une condamnation automatique à court terme de la production capitaliste qui stagnerait et deviendrait incapable de continuer son développement. Mais cette contradiction doit se lire comme la condamnation (dont il reste à tenter l’exécution avec les armes qu’il faudra) du développement à la fois mesquin et dangereux que se ménage l’auto-régulation de cette production, en regard du grandiose développement possible qui s’appuierait sur la présente infrastructure économique.
Toutes les questions ouvertement posées dans la société actuelle impliquent déjà certaines réponses. On n’en pose jamais qui entraîneraient ailleurs qu’à ce type obligatoire de réponse. Quand on remarque cette évidence que la tradition moderne est justement d’innover, on se bouche les yeux sur cette autre évidence qu’il n’est pas question d’innover partout. Dans une époque où l’idéologie pouvait encore croire en son rôle, Saint-Just disait que « tout ce qui n’est pas nouveau dans un temps d’innovations est pernicieux ». Les nombreux successeurs de Dieu qui organisent l’actuelle société du spectacle savent très bien maintenant jusqu’où on peut questionner trop loin. Le dépérissement de la philosophie et des arts tient aussi à cet interdit. Dans leur part révolutionnaire, la pensée et l’art modernes ont revendiqué, plus ou moins précisément, une praxis encore absente qui serait le champ minimum de leur déploiement. Le reste tisse les dentelles sur les questions officielles, ou la vaine question du questionnement pur (la spécialité d’Arguments).
Il y a beaucoup de chambres idéologiques dans la Maison du Père, c’est-à-dire la vieille société, dont les références fixes ont été perdues mais dont la loi est intacte (malgré l’inexistence de Dieu, rien n’est permis). Y ont droit de cité tous les modernismes qui peuvent servir à combattre le moderne. La bande de bonimenteurs de l’incroyable revue Planète, qui impressionne tant les maîtres d’école, incarne une démagogie insolite, qui profite de l’absence géante de la contestation et de l’imagination révolutionnaire, au moins dans leurs manifestations intellectuelles, depuis bientôt un demi-siècle (et des obstacles multiples qui sont opposés partout à leur resurgissement aujourd’hui). Jouant en même temps sur cette évidence que la science et la technologie avancent de plus en plus vite, sans que l’on sache vers où. Planète harangue les braves gens pour leur faire savoir qu’il faut désormais tout changer ; et en même temps admet comme donnée immuable les 99/100 de la vie réellement vécue par notre époque. On peut ainsi profiter du vertige de la nouveauté de foire pour réintroduire imperturbablement les inepties rétrogrades qui n’étaient que fort mal conservées dans les campagnes les plus reculées. Les drogues de l’idéologie finiront leur histoire dans une apothéose de grossièreté dont même Pauwels n’a pas encore idée, malgré ses efforts.
Les variétés actuelles d’idéologie fluide — par rapport au système mythique solide du passé — ont un rôle accru à mesure que des dirigeants spécialisés doivent planifier davantage tous les aspects d’une production et d’une consommation croissantes. La valeur d’usage, tout de même indispensable, mais qui déjà tendait à devenir seulement implicite dès la prédominance d’une économie produisant pour le marché, est désormais explicitement manipulée (créée artificiellement) par les planificateurs du marché moderne. C’est le mérite de Jacques Ellul dans son livre Propagandes (A. Colin, 1962), qui décrit l’unité des diverses formes de conditionnement, de montrer que cette publicité-propagande n’est pas une simple excroissance maladive que l’on pourrait prohiber, mais en même temps un remède dans une société globalement malade, remède qui permet de supporter le mal en l’aggravant. Les gens sont dans une large mesure complices de la propagande, du spectacle régnant, parce qu’ils ne pourraient le rejeter qu’en contestant la société entièrement. Et le seul travail important de la pensée aujourd’hui doit tourner autour de cette question de la réorganisation de la force théorique et de la force matérielle du mouvement de la contestation.
L’alternative n’est pas seulement dans un choix entre la vraie vie et la survie qui n’a à perdre que ses chaînes modernisées. Elle est aussi posée du côté de la survie même, avec les problèmes sans cesse aggravés que les maîtres de la seule survie n’arrivent pas à résoudre. Les risques des armements atomiques, de la sur-population planétaire et du retard accru dans la misère matérielle pour la grande majorité de l’humanité sont des sujets d’angoisse officiels jusque dans la grande presse. Exemple banal entre tous, dans un reportage sur la Chine (Le Monde, septembre 1962), Robert Guillain écrit sans ironie, du problème du surpeuplement : « Les dirigeants chinois semblent le reconnaître de nouveau et vouloir s’y attaquer. On les voit revenir à l’idée d’un contrôle des naissances, essayé en 1956 et abandonné en 1958. Une campagne nationale s’est ouverte contre les mariages précoces et pour l’espacement des naissances dans les nouveaux foyers ». Ces oscillations des spécialistes, aussitôt suivies d’instructions impératives, démasquent aussi complètement la réalité de l’intérêt qu’ils prennent à la libération du peuple que les troubles de conscience et les conversions des princes du XVIe siècle (cujus regio, ejus religio), ont pu démasquer la nature de leur intérêt pour l’arsenal mythique du christianisme. Et quelques lignes plus loin, le même journaliste avance que « l’U.R.S.S. n’aide pas la Chine parce que ses disponibilités sont maintenant consacrées à la conquête de l’espace, fantastiquement coûteuse ». Les ouvriers russes, pour fixer la mesure de ces « disponibilités » excédentaires de leur travail, ou son affectation sur la Lune plutôt qu’en Chine, n’ont pas plus eu la parole que les paysans chinois pour choisir d’avoir ou non des enfants. L’épopée des dirigeants modernes aux prises avec la vie réelle, qu’ils sont amenés à prendre complètement en charge, a eu sa meilleure traduction écrite dans le cycle d’Ubu. La seule matière première que n’a pas encore expérimenté notre époque expérimentale, c’est la liberté de l’esprit et des conduites.
Dans les vastes drugstores de l’idéologie, du spectacle, de la planification et de la justification de la planification, les intellectuels spécialisés ont leur job, et leur rayon à tenir (ceux qui ont une part dans la production même de la culture, couche que l’on ne doit pas confondre avec la masse accrue des « travailleurs intellectuels », laquelle voit ses conditions de travail et de vie se rapprocher toujours plus nettement du travail des ouvriers et des employés tel qu’il évolue lui-même selon les principes de l’industrie moderne). Il y en a pour tous les goûts, tel ce Roberto Guiducci qui montre d’abord qu’il est compréhensif en écrivant (sur La difficile recherche d’une nouvelle politique, dans Arguments n° 25-26), que le retard existant « nous laisse encore aujourd’hui entre la stupidité de vivre parmi les ruines d’institutions mortes et la faculté d’exprimer seulement des propositions encore très difficilement réalisables ». Que va-t-il donc proposer ? On découvre que c’est bien facilement réalisable. Après avoir réussi à assimiler dans une même phrase Hegel et Engels à Jdanov et Staline, il nous propose de convenir que « sont également rongées par le temps, les tendances à reconsidérer l’impatience romantique du jeune Marx, les exégèses tourmentées de Gramsci… ». Voilà donc un homme qui a l’air d’en être bien revenu, et qui ne s’avise pas un instant que s’il avait réellement su lire Hegel et Gramsci, cela se verrait ! Nous pourrions, nous, le lire à livre ouvert, dans son passé et dans son article. Mais il a plus probablement coulé de belles années dans le respect de Jdanov et Togliatti. Un jour, comme les autres pantins d’Arguments quel que soit leur parti communiste d’origine, il a tout remis en question. Mais si tous n’avaient pas les mains sales, tous avaient l’esprit encrassé. Il a dû consacrer lui aussi, quelques semaines à « reconsidérer » le jeune Marx. Mais, après tout, s’il avait été capable de comprendre Marx, comme de comprendre le temps que nous vivons, comment voudrait-on qu’il n’ait pas compris tout de suite Jdanov ? Enfin, depuis belle lurette que lui et d’autres ont reconsidéré la pensée révolutionnaire, ce moment lui apparaît déjà comme « rongé par le temps ». Pourtant, reconsidérait-il quoi que ce soit il y a dix ans ? C’est très improbable. On peut donc dire que c’est un homme qui reconsidère plus vite que l’histoire, parce qu’il n’est jamais avec l’histoire. Sa nullité exemplaire n’aura nul besoin d’être reconsidérée par personne.
En même temps, une partie de l’intelligentsia élabore la nouvelle contestation, commence à penser la critique réelle de notre époque, ébauche des actes en conséquence. Dans le spectacle, qui est son usine, elle lutte contre les cadences et la finalité même de la production. Elle a forgé ses propres critiques et saboteurs. Elle rejoint le nouveau lumpen (du capitalisme de la consommation) qui exprime avant tout le refus des biens que le travail présent peut acquérir. Elle commence ainsi à refuser les conditions de concurrence individuelles, et donc de servilité, où est tenue l’intelligentsia créatrice : le mouvement de l’art moderne peut être considéré comme une déqualification permanente de la force de travail intellectuel par les créateurs (ceci alors que l’ensemble des travailleurs, dans la mesure où ils acceptent la stratégie hiérarchique de la classe dirigeante, peuvent entrer en concurrence par catégories).
La tâche que va accomplir maintenant l’intelligentsia révolutionnaire est immense du moment qu’elle s’écarte, sans aucun compromis, de la longue période finissante où « le sommeil de la raison dialectique engendrait les monstres ». Le.nouveau monde qu’il faut comprendre est à la fois celui des pouvoirs matériels qui se multiplient sans emploi, et celui des actes spontanés de la contestation vécue par les gens sans perspective. Au contraire, de l’ancien utopisme, où des théories entachées d’arbitraire avançaient au-delà de toute pratique possible (non sans fruit cependant), il y a maintenant, dans l’ensemble de la problématique de la modernité, une foule de pratiques nouvelles qui cherchent leur théorie.
Il ne saurait y avoir un « parti intellectuel » comme le rêvent quelques-uns, car l’intellectualité qui pourrait être reconnue dans ce corporatisme serait justement la réflexion licite de MM. Guiducci, Morin, Nadeau. Merci bien. L’intelligentsia patentée en tant que corps séparé et spécialisé — même s’il vote à gauche, qu’importe ? — en dernière analyse satisfait, ou même satisfait de sa médiocre insatisfaction littéraire, est au contraire le secteur social le plus spontanément contre-situationniste. Cette couche intellectuelle qui est comme un public d’avant-prermère, qui goûte représentativement la consommation qui sera offerte peu à peu à tous les travailleurs des pays développés, nous devons l’écśurer de ses valeurs et de ses goûts (le mobilier dit moderne ou les écrits de Queneau). Sa honte sera un sentiment révolutionnaire.
Il faut distinguer, dans l’intelligentsia, les tendances à la soumission et les tendances au refus de l’emploi offert. Et alors, par tous les moyens, jeter l’épée entre ces deux fractions pour que leur opposition totale éclaire les approches de la prochaine guerre sociale. La tendance carriériste, qui exprime fondamentalement la condition de tout service intellectuel dans une société de classe mène cette couche, comme le remarque Harold Rosenberg dans sa Tradition du Nouveau, à disserter de son aliénation sans acte d’opposition, parce qu’on lui a fait une aliénation confortable. Cependant, alors que toute la société moderne va vers ce passage au confort, et que d’un même mouvement, ce confort s’infecte davantage d’ennui et d’angoisse, la pratique du sabotage peut s’étendre dans l’intelligence. C’est ainsi qu’à partir de l’art moderne — de la poésie —, de son dépassement, de ce que l’art moderne a cherché et promis, à partir de la place nette, pour ainsi dire, qu’il a su faire dans les valeurs et les règles du comportement quotidien, on va voir maintenant reparaître la théorie révolutionnaire qui était venue dans la première moitié du XIXe siècle à partir de la philosophie (de la réflexion critique sur la philosophie, de la crise et de la mort de la philosophie).
Les valeurs vivantes de la création intellectuelle et artistique sont niées autant qu’il est possible de le faire par tout le mode d’existence de l’intelligentsia soumise, qui en même temps veut orner sa position sociale par sa parenté de la main gauche avec cette création de « valeurs ». L’intelligentsia employée, qui sent cette contradiction, essaie de se rattraper par l’exaltation ambiguë de ce que l’on a appelé la bohême artistique. La bohême est reconnue par les valets de la réification comme le moment de l’usage qualitatif de la vie quotidienne, exclu partout ailleurs ; comme le moment de la richesse dans la pauvreté extrême, etc. Mais le conte de fée doit avoir, dans sa version officielle, une fin moralisante : ce moment du qualitatif pur dans la pauvreté devra passer, aboutir à la « richesse » courante. Les artistes pauvres auront, pendant ce temps même, produit des chefs-d’śuvre non-valorisés par le marché. Mais ils sont sauvés (leur jeu avec le qualitatif est excusé, et devient même édifiant) parce que leur travail, qui n’était à ce moment qu’un sous-produit de leur activité réelle, va être hautement valorisé ensuite. Les hommes vivants de l’anti-réification ont tout de même produit leur dose de marchandise. Ainsi, sur la bohême, la bourgeoisie a fait son darwinisme, applaudissant les valeurs sélectionnées qui entrent dans son paradis quantitatif. On se fait un devoir de considérer que c’est purement accidentel si ce sont rarement les mêmes hommes qui ont eu en main les produits au stade de la création et au stade de la marchandise rentable.
La dégradation accélérée de l’idéologie culturelle a ouvert une crise permanente de cette valorisation intellectuelle et artistique, crise dont le dadaïsme a marqué l’éclatement au grand jour. Un double mouvement très apparent caractérise cette fin de culture : d’une part la diffusion de fausses nouveautés automatiquement ressorties sous nouvelle présentation par des mécanismes spectaculaires autonomes ; d’autre part le refus public et le sabotage portés par des individus qui étaient manifestement parmi les plus doués pour le renouvellement d’une production culturelle « de qualité » : Arthur Cravan est comme le prototype de ces hommes dont on a noté le passage dans la zone la plus radioactive du désastre culturel, et qui n’ont laissé aucune sorte de marchandises ou souvenirs. La conjonction de ces deux influences démoralisantes ne cesse d’épaissir le malaise dans l’intelligentsia.
Depuis le dadaïsme, et bien que la culture dominante ait pu récupérer une sorte d’art dadaïste, il n’est plus du tout évident que la rébellion artistique soit toujours récupérable en śuvres consommables par la prochaine génération. Et en même temps qu’une imitation de la manière post-dadaïste peut produire aujourd’hui n’importe quels objets culturels vendables, par l’arrivisme le plus facile dans le spectacle, il existe dans différents pays du capitalisme moderne, les foyers d’une bohême non artistique, réunie sur la notion de la fin ou de l’absence de l’art, et qui ne vise plus explicitement une production artistique quelconque. L’insatisfaction ne peut que s’y radicaliser avec le progrès de la thèse selon laquelle « l’art de l’avenir » (expression déjà impropre puisqu’elle paraît disposer de l’avenir dans les encadrements spécialisés du présent) ne pourra plus se valoriser comme marchandise, puisque nous le découvrons entièrement suspendu au changement global de notre emploi de l’espace, des sentiments et du temps. Toutes les expériences réelles de pensée et de comportement libres qui parviennent à s’ébaucher dans ces conditions vont certainement dans notre sens, vers l’organisation théorique de la contestation.
Nous estimons que le rôle des théoriciens, rôle indispensable mais non dominant, est d’apporter les éléments de connaissance et les instruments conceptuels qui traduisent en clair — ou en plus clair et cohérent — la crise, et les désirs latents, tels qu’ils sont vécus par les gens : disons le nouveau prolétariat de cette « nouvelle pauvreté » qu’il faut nommer et décrire.
On assiste dans notre époque à une redistribution des cartes de la lutte de classes : certainement pas à sa disparition, ni à sa continuation exacte dans le schéma ancien. De même que l’on n’assiste pas à un dépassement des nations mais à une new deal du nationalisme dans le dispositif de supra-nationalités : deux blocs mondiaux composés eux-mêmes de zones supra-nationales plus ou moins centrifuges, comme l’Europe ou la mouvance chinoise ; à l’intérieur des domaines nationaux ainsi encadrés il peut advenir des modifications et remembrements à différents niveaux, de la Corée à la Wallonie.
Suivant la réalité qui s’esquisse actuellement, on pourra considérer comme prolétaires les gens qui n’ont aucune possibilité de modifier l’espace-temps social que la société leur alloue à consommer (aux divers degrés de l’abondance et de la promotion permises). Les dirigeants sont ceux qui organisent cet espace-temps, ou ont une marge de choix personnel (même, par exemple, du fait de la survivance importante de formes anciennes de la propriété privée). Un mouvement révolutionnaire est celui qui change radicalement l’organisation de cet espace-temps et la manière même de décider désormais sa réorganisation permanente (et non un mouvement qui changerait seulement la forme juridique de la propriété ou l’origine sociale des dirigeants).
Aujourd’hui déjà, partout, l’immense majorité consomme l’espace-temps social odieux et désespérant qu’une infime minorité « produit » (il faut préciser que cette minorité ne produit littéralement rien d’autre que cette organisation, alors que la « consommation » de l’espace-temps, au sens où nous l’entendons ici, englobe toute la production courante, dans laquelle prend évidemment racine l’aliénation de la consommation, et de toute la vie). En regard de la dépense humaine que les classes dirigeantes du passé savaient faire de la mince part de plus-value arrachée à une production sociale statique, sur la base d’une pénurie générale, on peut dire que les individus de cette minorité dirigeante ont eux-mêmes aujourd’hui perdu leur « maîtrise ». Ils sont seulement consommateurs de pouvoir, mais du pouvoir même de l’organisation débile de la survie. Et c’est à seule fin de consommer ce pouvoir-là qu’ils organisent si misérablement cette survie. Le possesseur de la nature, le dirigeant, est dissous dans la mesquinerie de l’usage de son pouvoir (le scandale quantitatif). La maîtrise sans dissolution assurerait le plein-emploi : non de tous les travailleurs, mais de toutes les forces de la société, de toutes les possibilités créatrices de chacun pour lui-même et pour le dialogue. Où sont alors les maîtres ? À l’autre bout de ce système absurde. Au pôle du refus. Les maîtres viennent du négatif, ils sont porteurs du principe anti-hiérarchique.
La séparation tracée ici entre ceux qui organisent l’espace-temps (ainsi que les agents directement à leur service) et ceux qui subissent cette organisation, vise à polariser nettement la complexité savamment tissée des hiérarchies de fonctions et de salaires, qui donnent à penser que toutes les gradations sont insensibles et qu’il n’y a presque plus de vrais prolétaires ni de vrais propriétaires aux deux extrémités d’une courbe sociale devenue hautement plastique. Cette division étant posée, les autres différences de statut doivent être considérées d’emblée comme secondaires. En revanche, on n’ignore pas qu’un intellectuel, et aussi bien un ouvrier « révolutionnaire professionnel », à tout moment risquent de basculer sans retour dans l’intégration ; à une place ou à une autre d’une famille ou d’une autre dans le camp des zombies dirigeants (qui n’est aucunement harmonieux ou monolithique). Jusqu’à ce que la vraie vie soit présente pour tous, le « sel de la terre » peut toujours s’affadir. Les théoriciens de la nouvelle contestation ne sauraient pactiser avec le pouvoir ou se constituer eux-mêmes en pouvoir séparé sans cesser d’exister comme tels dans l’instant (d’autres représentant alors la théorie). Ceci revient à dire que l’intelligentsia révolutionnaire ne pourra réaliser son projet qu’en se supprimant ; que le « parti de l’intelligence » ne peut effectivement exister qu’en tant que parti qui se dépasse lui-même, dont la victoire est en même temps la perte.
L’avant-garde de la présence
Dans le n° 4 de Médiations, Lucien Goldmann, devenu tout récemment critique spécialisé dans l’avant-garde culturelle, parle d’une « avant-garde de l’absence », celle qui exprime dans l’art et l’écriture un certain refus de la réification de la société moderne, mais qui d’après lui n’exprime que cela. Ce rôle négatif de la culture d’avant-garde dans notre siècle, il le reconnaît environ quarante-cinq ans après l’événement mais, chose étrange, parmi ses contemporains et ses amis. On trouve donc, sous le masque des Dadaïstes ressuscités, rien d’autre que Ionesco, Beckett, Sarraute, Adamov et Duras, sans oublier ce Robbe-Grillet qui Marienbad. La joyeuse petite équipe au complet rejoue donc en farce la tragédie de la mise à mort des formes artistiques. Sarraute ! qui l’eût dit ? Adamov ! qui l’eût cru ? Goldmann, bon public, commente gravement ce qu’il voit : « La plupart des grands écrivains d’avant-garde expriment surtout, non des valeurs réalisées ou réalisables, mais l’absence, l’impossibilité de formuler ou d’apercevoir des valeurs acceptables au nom desquelles ils pourraient critiquer la société ». Voilà justement ce qui est faux, comme il apparaît immédiatement si l’on abandonne les acteurs du roman comique de Goldmann pour examiner la réalité historique du dadaïsme allemand, ou du surréalisme entre les deux guerres. Goldmann semble littéralement les ignorer — ce qui est curieux : trouverait-il que l’on est fondé à contester complètement l’interprétation historique de son Dieu Caché, tout en signalant que l’on n’a lu ni Pascal ni Racine parce que le XVIIe siècle est complexe et qu’il est déjà bien long de venir à bout des śuvres complètes de Cotin ? On voit mal comment, en ayant au moins une connaissance sommaire de l’original, il pourrait trouver une telle fraîcheur au déguisement. Le vocabulaire même est peu adapté au sujet. On parle de « grands écrivains » de l’avant-garde, notion que l’avant-garde justement a jetée dans un ridicule définitif il y a bien longtemps. Plus loin, évoquant les amusements de bon goût que Planchon monte joliment avec les pièces et les morceaux d’une tradition théâtrale achevée, Goldmann qui subodore là encore quelque avant-gardisme dit qu’il n’y constate tout de même pas « une création littéraire d’importance égale, centrée sur la présence des valeurs humanistes et du devenir historique ». La notable quantité d’importance nulle qui appartient indélébilement à l’avant-garde goldmannienne fait pourtant à Planchon la partie belle. Mais enfin, Goldmann parle de création littéraire. Peut-il ne pas savoir que le rejet de la littérature, la destruction même de l’écriture, a été la première tendance des vingt ou trente années de recherches d’avant-garde en Europe, que ses pitres spectaculaires n’ont vu que par le mauvais bout de la lorgnette, et exploitent avec une parcimonie de petits rentiers ? Cette avant-garde de la réelle autodestruction de l’art avait traduit inséparablement l’absence et la présence possible d’une tout autre vie. Et faudrait-il donc verser dans la mystification de l’humanisme pour peu que l’on ne veuille pas suivre Adamov, dans cette absence qui lui va si bien qu’il est en passe d’en devenir propriétaire ?
Soyons plus sérieux que Goldmann. Il se demande dans le même article s’il existe dans la présente société, dans ce capitalisme moderne qui se consolide et se développe aussi fâcheusement que l’on sait, « des forces sociales assez puissantes pour provoquer son dépassement ou du moins orientées vers le dépassement ». Cette question est en effet très importante. Nous essaierons de prouver la réponse affirmative. L’étude démystifiée justement des mouvements d’avant-garde artistiques ou politiques réels peuvent donner en tout cas des éléments d’appréciation qui sont plutôt rares dans l’śuvre de Ionesco, comme dans celle de Garaudy. Le visible social de la société du spectacle est plus éloigné que jamais de la réalité sociale. Même son art d’avant-garde et sa pensée questionnante sont désormais maquillés dans l’éclairage de ce visible. Ceux qui se tiennent en dehors de ce Son et Lumière du présent qui ébahit tant Goldmann sont précisément, comme les situationnistes pour le moment, à l’avant-garde de la présence. Ce que Goldmann appelle l’avant-garde de l’absence n’est rien d’autre que l’absence de l’avant-garde. Nous animions hautement que, de toutes ces prétentions et agitations, il ne restera rien dans la problématique réelle et dans l’histoire de cette époque. Sur ce point comme sur les autres, on verra dans cent ans si nous nous sommes trompés.
L’avant-garde goldmanniste et son absentéisme sont d’ailleurs déjà en retard (Robbe-Grillet excepté, qui mise sur tous les numéros à la roulette du spectacle avant-gardiste). La dernière tendance est de s’intégrer, d’intégrer plusieurs arts entre eux, d’intégrer le spectateur à tout prix. D’abord, depuis Marienbad, qui est la référence journalistique obligatoire, on ne compte plus les śuvres qui ne peuvent exister « que par la participation individuelle du spectateur, chacun étant destiné à la ressentir différemment ». (Jacques Siclier dans Le Monde du 28 novembre 1962, à propos d’un quelconque ballet télévisé). Marc Saporta vient de publier un roman-jeu de cartes, qu’il faut battre avant la lecture, de sorte qu’on participe. Ensuite on intègre : une musique expérimentale que le visiteur pourra écouter, à des céramiques (exposition parisienne de Starczewski). De la musique de Stockhausen, mais dont la partition est devenue « mobile » au gré de l’interprète, à un film abstrait de l’Allemand Kirchgässer (Institut de musique contemporaine de Darmstadt). On a l’intégration de Nicolas Schoeffer et de la maison Philips dans un climat audiovisuel (le « mur-création »). Enfin, mille intégrations, à travers l’Europe, qui s’entr’intègrent dans les biennales de partout qui deviennent des Himalaya de l’intégration. Dans la même revue Médiations, il faut signaler l’intégration d’un métier nouveau : la critique en prose « abstraite » de l’śuvre abstraite, qui était courante depuis quinze ans dans les catalogues de peinture, et où Michel Tapié a réussi des merveilles, fait son apparition en littérature avec Jean Ricardou, qui transpose simplement la sage et enfantine forme de l’explication de texte, mais avec cette amélioration qu’il commente, peignant noir sur noir, les pages très peu lisibles, et volontairement pauvres de contenu, du nouveau roman pur, en un langage critique informel digne du modèle pour le contenu et la lisibilité. On peut aussi intégrer n’importe quoi, trente petites cuillers, cent mille bouteilles, un million de Suisses, dans le « nouveau réalisme », c’est sa force. La nouvelle figuration veut intégrer le passé, le présent et l’avenir de la peinture dans n’importe quoi qui paie bien, assurance tous risques pour les amateurs de l’abstrait et pour ceux du figuratif à la fois.
La culture étant ce qu’elle est, il faut bien que l’on n’intègre que des dissolutions les unes dans les autres. Et ces dissolutions sont elles-mêmes à peu près toujours des redites, que personne ne veut signaler, de quelque chose de plus ancien (le roman-jeu de cartes de Saporta est la reprise du poème-jeu de cartes de Paul Nougé, Le jeu des mots et du hasard, d’avant 1930, réédité il y a quelques années. On pourrait multiplier ces exemples.). Quant à l’intégration du spectateur dans ces belles choses, elle est une image appauvrie de son intégration dans les villes nouvelles, dans la densité de téléviseurs du territoire, dans l’entreprise qui l’emploie. Elle poursuit le même plan, mais avec infiniment moins de force, et même infiniment moins de cobayes. Les vieilles formes de l’art de la néo-décomposition sont maintenant, en elles-mêmes, loin du centre des luttes pour la maîtrise de la culture moderne. Le changement du terrain culturel n’est pas seulement la thèse de l’avant-garde révolutionnaire dans la culture, il est malheureusement aussi le projet inverse, déjà largement réalisé, des dirigeants actuels. Il faut pourtant noter à part les spécialistes du mouvement « cinétique ». Ceux-là veulent seulement intégrer le temps dans l’art. Ils n’ont pas eu de chance, puisque le programme de notre époque est plutôt de dissoudre l’art dans le temps vécu.
En plusieurs points déjà, des chercheurs, pour s’assurer une spécialisation moins encombrée, s’aventurent au-delà de ces intégrations hâtives et de leurs justifications sommaires. Des techniciens veulent réformer le spectacle comme Le Parc, dans un tract du « Groupe de Recherche d’Art Visuel », en septembre 1962, qui pense que l’on peut faire évoluer le spectateur passif jusqu’à être « spectateur-stimulé » ou même « spectateur-interprète », mais toujours dans le cadre des vieilleries spécialisées qui donneraient « des sortes de sculptures pour être luttées, de danses à être peintes, de tableaux à escrime ». Au plus, Le Parc va-t-il jusqu’à utiliser quelques formules para-situationnistes : « En admettant franchement le renversement de la situation traditionnelle du spectateur-passif, on contourne l’idée de spectacle… ». C’est pourtant une idée qu’il vaut mieux ne pas contourner, mais bien mesurer à sa juste place dans la société. La futilité des espérances de Le Parc sur son spectateur qui le comblera en atteignant « la participation réelle (manipulation d’éléments) » — oui ! et les artistes visuels auront là bien sûr leurs éléments tout prêts — aboutit à quelque chose de plus solide quand, à la fin du texte, la main est tendue du côté de « la notion de programmation », c’est-à-dire aux cybernéticiens du pouvoir. Il y en a qui vont beaucoup plus loin (cf. France-Observateur du 27-12-1962), comme ce « Service de la Recherche de la R.T.F. » qui ne voulait rien d’autre que « créer une situation » le 21 décembre dernier en organisant une conférence à l’U.N.E.S.C.O., avec la participation des fameux extra-terrestres qui dirigent la revue Planète.
La dialectique de l’histoire est telle que la victoire de l’Internationale situationniste en matière de théorie oblige déjà ses adversaires à se déguiser en situationnistes. Dès maintenant, il y a deux tendances dans la lutte rapprochée contre nous : ceux qui se proclament situationnistes sans en avoir aucune idée (les quelques variétés de nashisme). Ceux qui, au contraire, se décident à adopter quelques idées sans les situationnistes, et sans que l’on nomme l’I.S. La probabilité grandissante de la vérification de certaines de nos thèses, parmi les plus simples et les moins récentes, conduit bien des gens à reprendre une bonne part de l’une ou l’autre à leur compte sans le dire. Bien sûr, ceci n’est pas une question d’antécédents à reconnaître, de célébrités personnelles méritées, etc. S’il est intéressant de signaler cette tendance, c’est pour la dénoncer sur un seul point crucial : ces gens peuvent, ce faisant, parler d’un nouveau problème, pour le banaliser eux-mêmes après l’avoir repoussé tant qu’ils ont pu, en en extirpant seulement la violence, sa liaison avec la subversion générale, donc en le désamorçant jusqu’à l’exposé universitaire, ou pire. C’est dans cette intention qu’il est nécessaire de cacher l’I.S.
Ainsi le n° 102 de la revue Architecture d’aujourd’hui (juin-juillet 1962) est finalement consacré à un relevé des « architectures fantastiques », dont certaines tentatives anciennes et actuelles qui peuvent être fort intéressantes. Mais il se trouve que c’est seulement l’I.S. qui tient la clé de leur application intéressante. Avec les barbouilleurs d’Architecture d’aujourd’hui, elles ne servent qu’à orner les murailles de la passivité. Le directeur de cette revue, par exemple, dans son activité personnelle d’artiste, si l’on peut dire, a essayé presque tous les genres des sculpteurs à la mode, les imitant à s’y méprendre, ce qui paraît lui avoir donné une autorité confirmée en matière de plastique du conditionnement. Si des gens comme cela s’avisent maintenant qu’il faut améliorer le décor, c’est qu’ils agissent, comme tous les réformistes, pour contrer une pression plus forte en la prenant de vitesse. Ces responsables d’aujourd’hui veulent bien penser à réformer le décor, mais sans toucher à la vie que l’on y mène. Et ils appellent frileusement « système » les investigations à ce propos, afin d’être abrités de n’importe quelle conclusion là-dessus. Ce n’est pas pour rien que dans ce numéro on fait la part du pauvre au sous-produit « technicien » de l’urbanisme unitaire qui a dû quitter l’I.S. en 1960. Même cette sous-théorie au maximum de l’appauvrissement est trop gênante pour l’éclectisme des convertis du vieux fonctionnalisme. Pourtant nous, justement, nous ne défendons aucun système, et nous voyons mieux que personne, à tous les niveaux, le système qu’eux-mêmes défendent, et qui les défend en les mutilant tellement. Nous voulons la peau d’un tel système.
Nous devons faire la même objection aux personnes qui commencent depuis six ou dix mois à repenser dans quelques revues le problème des loisirs, ou celui des nouvelles relations humaines nécessaires à l’intérieur de la future organisation révolutionnaire. Qu’y manque-t-il ? l’expérience réelle, l’oxygène de la critique impitoyable de l’existant, la totalité. Le point de vue situationniste apparaît maintenant indispensable comme le levain, sans lequel retombe la pâte dégonflée des meilleurs thèmes soulevés par l’I.S. depuis quelques années. Ceux qui sont façonnés entièrement par l’ennui de la vie et de la pensée dominantes ne peuvent qu’applaudir aux loisirs de l’ennui. Ceux qui n’ont jamais bien perçu ni le présent ni le possible du mouvement révolutionnaire ne peuvent que rechercher une pierre philosophale psychotechnique. Celle qui retransmuterait les travailleurs modernes dépolitisés en militants dévoués d’organisations de gauche reproduisant si bien le modèle de la société établie qu’elles pourraient employer, ainsi qu’une usine, quelques psycho-sociologues pour huiler un peu leurs micro-groupes. Les méthodes de la sociométrie et du psychodrame ne mèneront personne très avant dans la construction des situations.
À mesure que la participation devient plus impossible, les ingénieurs de seconde classe de l’art moderniste exigent comme leur dû la participation de tout un chacun. Ils distribuent cette facture avec les prospectus du mode d’emploi en tant que règle du jeu devenue explicite, comme si cette participation n’avait pas été toujours la règle implicite d’un art où elle existait effectivement (dans les limites de classe et de profondeur qui ont encadré tout art). On nous presse insolemment d’« intervenir » dans un spectacle, dans un art qui nous concernent si peu. Derrière le comique de cette mendicité glorieuse, on rejoint les sphères sinistres de la haute police de la société du spectacle qui organise « la participation dans quelque chose où il est impossible de participer » — travail ou loisirs de la vie privée — (cf. I.S. 6, page 16). Il faut probablement revoir à cette lumière la naïveté apparente du texte cité de Le Parc, dans son irréalisme si étrange à propos du public qu’il veut « stimuler ». « On pourrait même, écrit-il, arriver dans ce souci de participation violente des spectateurs à la non-réalisation, non-contemplation, non-action. On pourra alors imaginer, par exemple, une dizaine de spectateurs non-action dans le noir le plus complet, immobiles, ne disant rien. » Il se trouve que, placés dans une telle position, les gens crient très fort, comme ont pu heureusement le remarquer tous ceux qui ont participé à l’action réelle de l’avant-garde négative, qui nulle part n’a été, comme croit Goldmann, avant-garde de l’absence pure, mais toujours mise en scène du scandale de l’absence pour appeler à une présence désirée, « la provocation à ce jeu qu’est la présence humaine » (« Manifeste » dans I.S. 4). Les écoliers du « Groupe de Recherche d’Art Visuel » ont une idée si métaphysique d’un public abstrait qu’ils ne le trouveront certainement pas sur le terrain de l’art — toutes ces tendances postulent avec une incroyable impudence un public totalement abruti, et capable d’un aussi pesant sérieux que ces spécialistes pour leurs petites machines. Mais en revanche un tel public est en voie de constitution au niveau de la société globale. C’est la « foule solitaire » de la société du spectacle, et ici Le Parc n’est plus si en avance qu’il croit sur la réalité ; dans l’organisation de cette aliénation, il n’y a certainement pas de spectateur libre de rester purement passif, leur passivité même est organisée, et les « spectateurs-stimulés » de Le Parc sont déjà partout.
Nous constatons toujours davantage que l’idée de construction de situations est une idée centrale de notre époque. Son image inverse, sa symétrie esclavagiste, apparaît dans tout le conditionnement moderne. Les premiers psychosociologues — dont Max Pagès dit qu’ils ne sont encore qu’une cinquantaine surgis dans les vingt dernières années — vont se multiplier vite ; ils commencent à savoir manipuler quelques situations données, encore grossières ; comme l’est aussi la situation collective permanente qui a été calculée pour les habitants de Sarcelles. Les artistes qui se rangent dans ce camp pour sauver une spécialisation de décorateurs de la machinerie cybernéticienne ne cachent pas qu’ils font leurs premières armes dans la manipulation de l’intégration. Mais du côté de la négation artistique rebelle à cette intégration, il semble que l’on ne puisse approcher ce terrain miné de la situation sans frôler la récupération, sauf si l’on se place sur les positions d’une nouvelle contestation cohérente sur tous les plans. Et d’abord le plan politique, où aucune organisation révolutionnaire future ne peut plus sérieusement se concevoir sans plusieurs qualités « situationnistes ».
Nous parlons de récupération du jeu libre, quand il est isolé sur le seul terrain de la dissolution artistique vécue. Au printemps de 1962, la presse a commencé à rendre compte de la pratique du happening parmi l’avant-garde artistique new-yorkaise. C’est une sorte de spectacle dissous à l’extrême, une improvisation de gestes, d’allure dadaïste, par des gens qui se trouvent ensemble en un lieu fermé. La drogue, l’alcool, l’érotisme y ont leur part. Les gestes des « acteurs » tentent un mélange de poésie, de peinture, de danse et de jazz. On peut considérer cette forme de rencontre sociale comme un cas-limite du vieux spectacle artistique dont les débris sont jetés là dans une fosse commune ; comme une tentative de renouvellement, trop encombrée alors d’esthétique, de la surprise-party ordinaire ou de l’orgie classique. On peut même estimer que, par la recherche naïve de « quelque chose qui se passe », l’absence de spectateurs séparés, et la volonté d’innover tant soit peu dans le si pauvre registre des relations humaines, le happening est, dans l’isolement, une recherche de construction d’une situation sur la base de la misère (misère matérielle, misère des rencontres, misère héritée du spectacle artistique, misère de la philosophie précise qui doit beaucoup « idéologiser » la réalité de ces moments). Les situations que l’I.S. a définies, au contraire, ne peuvent être construites que sur la base de la richesse, matérielle et spirituelle. Ce qui revient à dire que l’ébauche d’une construction des situations doit être le jeu et le sérieux de l’avant-garde révolutionnaire, et ne peut exister pour des gens qui se résignent sur certains points à la passivité politique, au désespoir métaphysique et même à la pure absence subie de la créativité artistique. La construction des situations est à la fois le but suprême et la première maquette d’une société où domineront des conduites libres et expérimentales. Mais le happening n’a pas attendu longtemps pour être importé en Europe (à Paris, en décembre, à la galerie Raymond Cordier) et totalement retourné par ses imitateurs français, obtenant un entassement de spectateurs figés dans une ambiance de bal à l’école des Beaux-Arts, comme pure et simple publicité d’un vernissage de petites choses surréalisantes.
Ce qui est construit sur la base de la misère sera toujours récupéré par la misère ambiante, et servira les garants de la misère. L’I.S. a évité au début de 1960 (cf. « Die Welt als Labyrinth », dans I.S. 4) le piège qu’était devenue cette proposition du Stedelijk Museum de construire un décor qui servirait de prétexte à une série de dérives dans Amsterdam et ainsi à quelques projets d’urbanisme unitaire pour cette ville. Il apparaissait que le labyrinthe dont l’ I.S. avait imposé le plan serait ramené par trente-six sortes de limitations et contrôles à quelque chose qui ne sortirait guère d’une manifestation de l’art d’avant-garde traditionnel. Nous avons alors rompu cet accord. Ce musée avant-gardiste semble être resté longtemps inconsolable, puisqu’il vient de faire réaliser finalement « son » labyrinthe en 1962, mais plus simplement confié à la bande du « nouveau-réalisme » qui a assemblé quelque chose de très photogénique « qui avait dada au cśur », comme disait Tzara dans son bon temps.
Nous voyons que ceux qui nous pressent d’exposer des projets de détail utilisables et convaincants — pourquoi devrions-nous les convaincre eux ? — si nous les leur fournissions, ou bien les retourneraient à l’instant contre nous comme preuves de notre utopisme, ou bien en favoriseraient une diffusion édulcorée dans l’immédiat. En vérité, on peut demander des projets de détail à presque tous les autres — c’est vous qui vous persuadez que beaucoup pourraient être satisfaisants — mais justement pas à nous ; c’est notre thèse qu’il n’y aura pas de renouvellement culturel fondamental dans le détail, mais seulement en bloc. Nous sommes évidemment très bien placés pour trouver, quelques années avant les autres, tous les trucs possibles de l’extrême décomposition culturelle actuelle. Comme ils ne sont utilisables que dans le spectacle de nos ennemis, nous gardons quelques lignes de notes là-dessus dans un tiroir. Après quelque temps, beaucoup sont bel et bien retrouvés spontanément et lancés à grands fracas par tel ou tel. Nous en possédons cependant une majorité qui n’est pas encore « rattrappée par l’histoire ». Plusieurs peuvent ne jamais l’être. Ce n’est même pas un jeu, c’est une vérification expérimentale de plus.
Nous pensons que l’art moderne, partout où il s’est trouvé réellement critique et novateur par les conditions mêmes de son apparition, a bien accompli son rôle qui était grand ; et qu’il reste, malgré la spéculation sur ses produits, détesté par les ennemis de la liberté. Il suffit de voir la peur qu’inspire en ce moment aux dirigeants de la déstalinisation homéopathique le plus mince signe de son retour chez eux, où on l’avait fait oublier. Ils le dénoncent comme une voie d’eau dans l’idéologie et avouent que le monopole de la manipulation de cette idéologie à chaque niveau est vital pour leur pouvoir. Mais tout de même les gens qui prospèrent maintenant à l’Ouest sur les prolongations respectueuses et les réanimations artificielles de l’ancien jeu culturel bloqué sont en réalité les ennemis de l’art moderne. Et nous, nous sommes ses légataires universels.
Nous sommes contre la forme conventionnelle de la culture, même dans son état le plus moderne ; mais évidemment pas en lui préférant l’ignorance, le bon sens petit-bourgeois du boucher, le néo-primitivisme. Il y a une attitude anti-culturelle qui est le courant d’un impossible retour aux vieux mythes. Nous sommes pour la culture, bien entendu, contre un tel courant. Nous nous plaçons de l’autre côté de la culture. Non avant elle, mais après. Nous disons qu’il faut la réaliser, en la dépassant en tant que sphère séparée ; non seulement comme domaine réservé à des spécialistes, mais surtout comme domaine d’une production spécialisée qui n’affecte pas directement la construction de la vie — y compris la vie même de ses propres spécialistes.
Nous ne sommes pas complètement dépourvus d’humour ; mais cet humour même est d’une espèce quelque peu nouvelle. S’il s’agit de choisir sommairement une attitude à propos de nos thèses, sans entrer dans les finesses ou telle compréhension plus subtile de nuances, le plus simple et le plus correct est de nous prendre avec un entier sérieux au pied de la lettre.
Comment allons-nous mettre en faillite la culture dominante ? De deux façons, graduellement d’abord et puis brusquement. Nous nous proposons d’utiliser d’une manière non-artistique des concepts d’origine artistique. Nous sommes partis d’une exigence artistique, qui ne ressemblait à aucun esthétisme ancien parce qu’elle était justement l’exigence de l’art moderne révolutionnaire dans ses plus hauts moments. Nous avons porté cette exigence dans la vie, donc vers la politique révolutionnaire, c’est-à-dire en fait son absence et la recherche des explications sur son absence. La politique révolutionnaire totale qui en découle, et qui est confirmée par les plus hauts moments de la lutte révolutionnaire réelle des cent dernières années, revient alors au premier temps de ce projet (une volonté de la vie directe), mais sans qu’il y ait plus d’art ni de politique comme formes indépendantes, ni la reconnaissance d’aucun autre domaine séparé. La contestation et la reconstruction du monde ne vivent que dans l’indivision d’un tel projet, où la lutte culturelle, au sens conventionnel, n’est plus que le prétexte et la couverture pour un travail plus profond.
Il est facile de dresser une liste interminable des problèmes à régler en priorité ; des difficultés ; ou même de quelques impossibilités à court terme qui sont attristantes. Il est probable que la grande popularité, par exemple, qu’a rencontré parmi les situationnistes le projet d’un scandale d’une ampleur assez notable dans les locaux parisiens de l’U.N.E.S.C.O., témoigne d’abord du goût, latent dans l’I.S., de trouver un terrain d’intervention concret, où une activité situationniste apparaîtrait ouvertement en tant que telle, positivement, une sorte de construction de l’événement accompagnant ici la prise de position retentissante contre le centre mondial de la culture bureaucratisée. Complémentaires à cet aspect des choses, les vues soutenues par Alexander Trocchi, précédemment et en ce moment, sur la clandestinité d’une part de l’action situationniste peuvent nous mener à augmenter notre liberté d’intervention. Dans la mesure où, comme l’écrit Vaneigem, « nous ne pouvons éviter de nous faire connaître jusqu’à un certain point sur le mode spectaculaire », ces nouvelles formes de clandestinité seraient sans doute utiles pour lutter contre notre propre image spectaculaire que forgent déjà nos ennemis et nos suiveurs disgrâciés. Comme tout prestige qui peut se constituer dans le monde (et bien que notre « prestige » soit vraiment très particulier), nous avons commencé à déchaîner les forces mauvaises de la soumission à nous-mêmes. Pour ne jamais céder à ces forces, il nous faudra inventer les défenses adéquates, qui dans le passé ont été très peu étudiées. Un autre des sujets de fatigue de l’action situationniste est certainement l’espèce de spécialisation que constitue forcément, dans une société de la pensée et de la pratique hautement spécialisées, la tâche de tenir la base de la non-spécialisation que tout assiège et bat en brèche, de porter les couleurs de la totalité. Un autre encore, l’obligation de juger les gens en fonction de notre action et de la leur, de rompre les rencontres avec plusieurs qui, à l’échelle de la vie privée — référence inacceptable, — seraient plaisants. Cependant la contestation de l’existant, si elle envisage aussi la vie quotidienne, se traduit naturellement en luttes dans la vie quotidienne. La liste de ces difficultés, disons-nous, est longue, mais les arguments qui en découlent demeurent extrêmement faibles puisque nous voyons parfaitement l’autre côté de l’alternative de la pensée au carrefour de cette époque, à savoir la soumission inconditionnelle sur tous les points. Nous avons fondé notre cause sur presque rien : l’insatisfaction et le désir irréductibles à propos de la vie.
L’I.S. est encore loin d’avoir créé des situations, mais elle a déjà créé des situationnistes, ce qui est beaucoup. Cette puissance de contestation libérée, outre ses premières applications directes, est l’exemple qu’une telle libération n’est pas impossible. De sorte que d’ici peu, en différentes matières, on va voir le travail.
L’opération contre-situationniste dans divers pays
La déclaration publiée le 25 juin 1962 par l’Internationale situationniste à propos du procès d’Uwe Lausen à Munich énumérait les trois sortes de négation que, sans préjuger de la suite, le mouvement situationniste a rencontrées jusqu’ici : la police, comme en Allemagne ; le silence, dont le record est solidement détenu par la France ; enfin la falsification étalée, dont l’Europe du Nord a fourni pendant la dernière année le plus riche champ d’études. Il va de soi que ces trois méthodes ne sont nullement prédestinées à rester sans mélange, comme recettes locales, ainsi qu’elles ont pu être utilisées lors de la première apparition de situationnistes isolés. On peut prévoir au contraire, partout, mais à des dosages toujours changeants, une confluence de ces manières, dont la fonction commune est de faire disparaître les problèmes gênants. La police est un procédé apparemment quelque peu archaïque ; alors que la falsification est le pain quotidien de ce siècle ; et que le silence des spécialistes est une arme beaucoup plus récente de la société du spectacle. Mais la force de cette société est de pouvoir jouer simultanément sur ce clavier. Les éléments non intégrés devront de toute façon apprendre à maintenir et à faire progresser leur critique de la pensée et de la vie actuellement permises, en dépit d’un barrage de cette sorte et de son renforcement continu. L’I.S. donc ne s’étonne ni ne s’indigne de l’hostilité méritée qu’elle suscite. Il suffit d’en faire la description et l’analyse, dans la perspective des contre-mesures qui sont et seront à notre portée.
Dans les huit derniers mois, c’est sans contredit la tactique de l’imposture, par l’étalage de nuances situationnistes factices, qui caractérise surtout la résistance contre l’I.S. ; bien qu’un tel essai de falsification du programme situationniste ait eu des précédents, plus timides, que nous avons déjà fait retomber à l’oubli. On a cité (Internationale Situationniste 7, pages 53 et 54), l’espèce de manifeste par lequel Jørgen Nash, en mars s’attaquait à l’I.S., au nom de la section scandinave. Nash, tablant sur la grande dispersion de l’habitat des situationnistes scandinaves, n’avait pas consulté tout son monde avant son coup de force. Surpris de n’être pas unanimement suivi, et de se trouver contré sur place par les partisans de la majorité de l’I.S. diffusant aussitôt un démenti définitif, Nash a d’abord feint l’étonnement d’avoir abouti à une rupture complète avec les situationnistes, comme si le fait de lancer par surprise une attaque publique et mensongère était conciliable avec la poursuite d’un dialogue, sur la base d’on ne sait quelle autonomie d’une Scandinavie nashiste. D’ailleurs, le développement de la conspiration ne laisse guère de doute sur ses objectifs réels, puisque le « Bauhaus » suédois, réunissant deux ou trois anciens situationnistes scandinaves, plus une foule d’inconnus accourus en sentant la bonne soupe, s’est lancé immédiatement dans la production artistique la plus éculée (il n’y a pas à chercher plus loin que les « poèmes » d’un nommé Fazarkeley, comme on n’osait plus en écrire dès 1930, premier aboutissement des travaux de ce néo-Bauhaus). En même temps paraissait en Hollande une petite revue nashiste toute vide, intitulée Situationist Times, qui a cette particularité d’être uniquement « situationniste » en ceci qu’elle est dirigée contre l’I.S., la foule de ses collaborateurs occasionnels n’ayant jamais été situationnistes et ne pensant même pas à s’en vanter ; à l’unique exception d’un des deux directeurs, qui a passé dix-huit mois dans l’I.S. et en parle d’abondance. L’autre directeur n’est rien de mieux que Noël Arnaud, ressorti de sa tombe stalino-pataphysique. Dans le reste de cette éclectique assemblée, sont mêlés un ex-lettriste et, à titre encore plus posthume, Boris Vian. Dans la polémique entre nashistes et situationnistes en Scandinavie, les nashistes ont recouru, aussi bien qu’à toutes les menaces et violences qu’ils ont cru praticables, à la diffusion systématique d’une série de fausses nouvelles (aidés en cela par quelques journalistes résolument complices). La plus retentissante, au mois de juin, c’était simplement que l’I.S. avait accepté de reprendre le dialogue avec eux en vue de leur réintégration. Et pour prouver leur chance, ils faisaient état d’une lettre du Conseil Central, qui était un faux pur et simple. Enfin, et malgré le fait que la grande extension de cette affaire dans la presse scandinave ait porté le débat sur un terrain qui, par nature, devait être plus favorable à la déformation nashiste qu’à l’exposé objectif des thèses de l’I.S. — tous leurs efforts pour gagner du temps, et prolonger à la petite semaine la confusion, n’ont pu empêcher les nashistes d’apparaître pour ce qu’ils sont : étrangers à l’I.S., beaucoup plus sociables certainement, mais beaucoup moins intelligents.
Tous les nashistes ont d’abord déclaré, une bonne fois et pour ne plus avoir jamais à y penser, qu’ils étaient d’accord avec toutes les théories de l’I.S. ; mais ils ne le sont en rien avec sa pratique. Ce qu’ils attaquent de cette pratique, d’ailleurs, c’est sur le seul point de la discipline excessive de l’I.S. Et cet excès de discipline n’est précisément rien d’autre que l’accord des situationnistes pour chercher un certain rapport entre leurs théories et leur pratique possible. La pratique que veulent les nashistes, c’est très évidemment la continuation de l’art moderniste « actuel » — c’est-à-dire plus que passé — mais assortie de beaux bavardages et d’une étiquette qui soient publicitaires. Le peu de créativité de ces gens (qui ne s’accordent entre eux sur rien, sauf sur l’opposition à l’I.S. qu’ils ont connue fort mal ou pas du tout), momentanément fédérés par le nashisme, explique qu’ils aiment mieux dire vite qu’ils adopteront toutes nos thèses, plutôt que s’épuiser à un quelconque révisionnisme. Mais leur carence est si excessive qu’il est même probable qu’ils n’auront pas la force de s’y référer, même par de plats commentaires. Il serait bizarre que ceux mêmes d’entre eux qui sont d’ex-situationnistes excercent maintenant sous la pression d’une nécessité contestable (car nos idées ne sont pas vraiment une bonne recommandation pour des arrivistes) un talent qu’ils ont si soigneusement dissimulé quand ils étaient dans l’I.S.
Nous ne voulons pas attribuer à Nash et à ses associés une perversité particulière. Il nous semble que le nashisme exprime une tendance objective, résultant de la politique ambiguë et aventureuse dont l’I.S. a dû prendre le risque en acceptant d’agir dans la culture, en étant contre toute l’organisation présente de cette culture, et même contre toute la culture comme sphère séparée — et il n’est pas moins ambigu et aventureux forcément de vivre en portant sur toutes choses le regard et le programme de la plus rude contestation, qui tout de même coexiste avec la vie telle qu’elle est faite. Ceux des situationnistes allemands qui ont été exclus au début de 1962 exprimaient, avec plus de franchise, et aussi plus de puissance artistique, une opposition comparable à celle des nashistes en ce qu’elle pourrait avoir quand même de réellement fondée. L’intervention d’Heimrad Prem à la Conférence de Göteborg (cf. I.S. 7, pages 28-29), insistait sur le refus réitéré que la majorité situationniste a opposé à un grand nombre d’offres de « réalisations » sur le plan conventionnel de l’avant-garde artistique, où beaucoup de gens voulaient engager l’I.S., ramenant ainsi les choses dans l’ordre, et les situationnistes dans les vieilles classifications de la praxis artistique. Prem exprimait le désir des artistes situationnistes de trouver un champ d’activité suffisant dans l’immédiat. Il est certain que cette attitude, qui ambitionne de renouveler seulement et tout de suite l’art, est en contradiction totale avec la théorie situationniste qui postule qu’on ne peut plus apporter de renouvellement fondamental de l’art traditionnel séparé, sans les autres transformations nécessaires, sans la reconstruction libre de la société globale (l’hypothèse de la situation construite étant un premier exemple d’une explosion post-artistique qui désintégrera toutes les « armes conventionnelles » de l’art ancien). Les nashistes ont seulement poussé beaucoup plus loin la mauvaise foi, l’indifférence profonde à n’importe quelle théorie et même à l’action artistique conventionnelle, au profit de la grossière publicité commerciale. Mais les amis de Prem, quoique plus dignes, n’avaient certes pas complètement évité eux-mêmes les concessions au marché culturel. Il apparaît donc qu’il y a eu dans l’I.S., où ils se sont réfugiés en passant, des artistes de la répétition, incapables de comprendre la mission actuelle de l’avant-garde artistique, ce qui n’est pas trop surprenant si l’on tient compte à la fois du caractère à peine ébauché de notre recherche et de l’épuisement notoire de l’art conventionnel. Le moment où les contradictions entre eux et nous aboutissent à ces antagonismes indique une avance de l’I.S. jusqu’au point où les ambiguïtés sont forcées de venir au jour et d’être tranchées. Le point de non-retour, dans les rapports avec les partisans d’un rajeunissement de l’art conventionnel sous l’autorité d’une école situationniste, a peut-être été atteint avec la décision adoptée à Göteborg de nommer anti-situationnistes les productions artistiques du mouvement. Les contradictions dont le nashisme était porteur sont vulgaires, mais il peut y en avoir bien d’autres à un degré supérieur du développement de l’I.S. Le point de rupture actuel est cependant notable en ceci qu’il marque le moment où le milieu culturel dominant passe à l’offensive, dans le but de nous éliminer avant que nous ne soyons devenus trop forts. On avait rencontré précédemment quelques essais de falsifications, comme celle du prétendu « urbanisme unitaire » de la Ruhr au printemps de 1961 (cf. I.S. 6, page 7). Mais nous sommes maintenant devant une tentative centrale. Tous ceux qui connaissent l’I.S. ont pu constater qu’elle résistait aux pressions de toutes sortes, et allait vers le contraire d’un adoucissement et d’une atténuation de sa pensée. Le milieu culturel, même dans ses nuances les plus modernistes et bienveillantes, va donc en même temps favoriser le maximum de confusion sur la réalité de l’I.S. (brutalement : les capitaux ne manqueront jamais aux entreprises nashistes) ; nous traiter plus ouvertement encore en réprouvés (comme c’est apparu avec le grand nombre de gens qui ont refusé de défendre Uwe Lausen avant son emprisonnement, alors que les mêmes avaient pris la défense des exclus de la section allemande de l’I.S. poursuivis pour le même délit de presse ancien) ; et particulièrement essayer d’organiser un étouffement économique renforcé.
Dans ce courant, le détail nashiste actuel n’est qu’un épiphénomène. Ses successeurs seront sans doute plus forts. Les Nash sont interchangeables : ils représentent notre antagonisme avec le vieux monde artistique.
L’évolution du nashisme, depuis le début de sa brève vie, confirme déjà notre analyse. Coupé de l’I.S. dont la section scandinave publie maintenant la revue Situationistisk Revolution, les nashistes ont retrouvé très vite ce qu’il y a de plus traditionnel dans les mśurs du milieu artistique, c’est-à-dire d’une part les marchandages et petits fours des vernissages, d’autre part, la saine plaisanterie du style « École des Beaux-Arts ». Nash a fait savoir aux journaux que, parmi ses partisans exclus de l’I.S., le plus désolé était Ambrosius Fjord, qui n’arrivait pas à comprendre les raisons de son malheur. En effet, Ambrosius Fjord ne serait autre qu’un cheval appartenant à Nash, qui aurait mis un jour son nom sous une proclamation quelconque, parce qu’il manquait un Norvégien représentatif pour que le nashisme scandinave fût au complet.
Est-ce un exemple de la fameuse règle du pouvoir absolu qui corrompt absolument ? Toujours est-il que, resté le premier dans son village à la suite de son pronunciamento, Caïus Nash a fait de son cheval un situationniste. Attendons sa prochaine trouvaille : il prétendra que son cheval était en plus membre du Conseil Central de l’I.S. ; il a déjà essayé quelque chose de ce genre (voir I.S. 7, page 54). Le nashisme est ainsi tellement tourné vers le passé, que le seul effort d’imagination des nashistes jusqu’ici a été de remodeler à leur guise leur mince passé situationniste. D’ailleurs, plus récemment, au mois de septembre, le même Nash s’est dissimulé sous l’identité d’un autre cheval appelé Patrick O’Brien (à moins qu’il ne s’agisse cette fois d’un coyote ou d’un hareng également nashiste inconditionnel ?) pour présenter, dans une galerie de la ville d’Odense, la peinture de « Sept rebelles » dont il avoue maintenant qu’ils ont été jetés par l’I.S. — bien que certains n’aient même jamais eu pareille occasion — et qu’ils sont enfin entre eux dans une « Internationale Situationniste-Scandinave ». Belle Idée. Après le national-situationnisme que méditaient en 1961 certains Allemands, la savante écurie de Nash nous fera connaître le situscandinavisme. Qu’y faire ? Si tous les chevaux qui savent compter savaient également parler, les cirques feraient d’encore plus belles recettes.
Il y a tout de même, dans la polémique insignifiante des nashistes, un point qui vaut d’être éclairé parfaitement. Ils ont affirmé que la majorité qui les excluait était douteuse, mais pour la faire apparaître douteuse ils ont publié (sur la réunion du C.C. à Paris en février), des chiffres et des faits qui sont des mensonges absolument non douteux, et ainsi démoli leur propre prétention « démocratique ». Cette question doit être pourtant précisée, parce qu’elle concerne la nature même de l’I.S. La majorité de l’I.S. a effectivement suivi des règles démocratiques, formellement, ce qui a placé toute contradiction nashiste sur un plan de pure malhonnêteté. Mais le fond du problème est ailleurs : si la mauvaise politique des recrutements aveugles et du noyautage de l’I.S., dans certains pays, par des suiveurs débiles ou intéressés, avait été tolérée encore un peu plus longtemps, certainement le nombre des faux situationnistes officiellement intégrés à l’I.S. serait devenu majoritaire. Cela n’aurait rien changé, pour les situationnistes, au droit et au devoir de les rejeter comme non-situationnistes. Ceci pour le plus élémentaire motif ; parce qu’ils ne comprenaient pas et n’approuvaient pas notre base de pensée et d’action, comme tout le démontrait à tout instant, à une unique exception près : leur choix d’adhérer un jour à l’I.S. Agissant ainsi, nous n’en aurions pas moins représenté toute l’I.S., et eux rien. Mais il valait mieux s’épargner un tel recours à la violence scissionniste ; et il était hors de question de suivre les nashistes sur leur terrain de lutte en acceptant de baisser, même légèrement, le niveau exigé des situationnistes dans la plupart des pays, afin d’augmenter le poids des sections « loyalistes ». Une telle astuce pratiquée pour maintenir l’apparence du vote égalitaire, eût signifié en fait le renoncement de tous à une égalité réelle dans l’I.S. (l’admission irréversible de disciples ou de militants subordonnés). Il était donc temps de rejeter la minorité arriviste avant qu’elle ne prolifère davantage par cooptation ; et d’instaurer des règles plus objectives pour l’entrée dans l’I.S., où que la question se pose.
L’I.S. ne peut pas être organisation massive, et ne saurait même accepter, comme les groupes d’avant-garde artistiques conventionnels, des disciples. À ce moment de l’histoire où est posée, dans les plus défavorables conditions, la tâche de réinventer la culture et le mouvement révolutionnaire sur une base entièrement nouvelle, l’I.S. ne peut être qu’une Conspiration des Égaux, un état-major qui ne veut pas de troupes. Il s’agit de trouver, d’ouvrir le « passage au Nord-Ouest » vers une nouvelle révolution qui ne saurait connaître de masses d’exécutants, et qui doit déferler sur ce terrain central, jusqu’ici abrité des secousses révolutionnaires, la conquête de la vie quotidienne. Nous n’organisons que le détonateur : l’explosion libre devra nous échapper à jamais, et échapper à quelque autre contrôle que ce soit.
Une des armes traditionnelles du vieux monde, la plus employée peut-être contre les groupes qui expriment une recherche dans la disposition de la vie, c’est d’y distinguer et isoler quelques noms de « vedettes ». Nous devons nous défendre contre ce processus qui présente, comme presque tous les ignobles choix habituels de la société présente, l’apparence du « naturel ». Il est indiscutable que ceux qui voulaient parmi nous tenir un rôle de vedette ou tabler sur des vedettes devaient être rejetés. Il se trouve d’ailleurs qu’ils n’avaient pas les moyens de leurs ambitions ; et nous sommes en mesure de garantir leur disparition complète de la zone d’influence de la problématique situationniste — le seul Nash excepté, à qui nous ferons un sort : il va être célèbre pour les autres ! Parmi les membres de l’I.S. maintenant — dont aucun ne veut jouer un tel jeu hiérarchique — ce péril objectif se présentera plus réellement, car l’I.S. entre dans une phase plus publique, et ces situationnistes donneront, plus que des nashistes, matière à des exégèses ou commentaires qui peuvent être extrêmement éloignés de leurs buts réels et de ceux de l’I.S. (voir les interprétations très personnelles du dernier chapitre de l’ouvrage de M. Robert Estivals, L’avant-garde culturelle parisienne depuis 1945).
En parant à ce processus de mise en vedette, qui tend à reconstituer l’ancien modèle de la culture et de la société, nous devons tenir compte des différents degrés de publicité que connaîtra obligatoirement la participation à l’I.S., ne serait-ce que la division entre les situationnistes connus et nos camarades clandestins, cette clandestinité étant inévitable dans des pays où nous ne pouvons développer autrement nos liaisons, et même souhaitable pour quelques autres cas, à condition que les membres clandestins de l’I.S. soient choisis parmi les plus sûrs, et non comme le proposaient les nashistes des éléments plus ou moins incontrôlables ou doubles. La répression même va normalement placer plus en vue tel ou tel de nous. Dans les guerres de décolonisation de la vie quotidienne, il ne saurait y avoir de culte des chefs (« un seul héros : l’I.S. »).
C’est le même mouvement qui nous ferait admettre des situationnistes exécutants, et qui nous fixerait sur des positions erronées. Il est dans la nature du disciple de demander des certitudes, de transformer des problèmes réels en dogmes stupides, pour en tirer sa qualité, et son confort intellectuel. Et ensuite, bien sûr, de se révolter, au nom de ces certitudes réduites, contre ceux mêmes qui les lui ont transmises, pour rajeunir leur enseignement. Ainsi se fait, avec le temps, le renouvellement des élites de l’acceptation. Nous voulons laisser de tels gens au dehors parce que nous combattrons tous ceux qui veulent transformer la problématique théorique de l’I.S. en simple idéologie ; ces gens sont extrêmement désavantagés et inintéressants par rapport à tous ceux qui ignorent l’I.S., mais regardent leur propre vie. Ceux qui au contraire, ont compris la direction où va l’I.S., peuvent s’y joindre, parce que tout le dépassement dont nous parlons est à trouver effectivement dans la réalité, et nous devons le trouver ensemble. La tâche d’être plus extrémiste que l’I.S. appartient à l’I.S., c’est même la première loi de sa permanence.
Il se trouve déjà certaines gens qui, par paresse, croient pouvoir arrêter notre projet à un programme parfait, déjà là, admirable, incriticable, devant lequel ils n’ont plus rien à faire. Sauf se déclarer encore plus radicaux de cśur, dans l’abstention, puisque tout serait déjà dit par l’I.S., on ne peut mieux. Nous disons au contraire que non seulement le plus important des questions que nous avons ouvertes est encore à trouver — par l’I.S. et par d’autres — mais aussi que le plus important de ce que nous avons déjà trouvé n’est pas encore publié, du fait de notre manque de moyens de toutes sortes ; sans parler même de l’absence encore plus sensible de moyens pour les expériences que l’I.S. a esquissé en d’autres domaines (et d’abord en matière de comportement). Mais, par exemple, sans sortir des problèmes éditoriaux, nous estimons maintenant que nous devons réécrire nous-même le plus intéressant de tout ce que nous avons publié jusqu’ici. Il ne s’agit pas ce faisant de réviser certaines erreurs, ou de supprimer quelques germes déviationnistes dont on a pu voir depuis les aboutissements grossis (par exemple, la conception technocratique de Constant à propos du métier situationniste, voir I.S. 4 pages 24 et 25), mais au contraire de corriger et améliorer nos thèses les plus importantes, celles justement dont le développement nous a menés plus loin, à partir de la connaissance acquise maintenant grâce à elles. Ce qui obligera à différentes rééditions, alors que les difficultés d’édition courante de l’I.S. sont bien loin d’être résolues.
Ceux qui croient, à propos de la pensée situationniste primitive, qu’elle est déjà un acquis historique à propos duquel le temps serait venu de la falsification rageuse aussi bien que de l’admiration béate, n’ont pas compris le mouvement dont nous parlons. L’I.S. a semé le vent. Elle récoltera la tempête.
All the King’s men
Le problème du langage est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente ; inséparable de l’ensemble du terrain de ces luttes. Nous vivons dans le langage comme dans l’air vicié. Contrairement à ce qu’estiment les gens d’esprit, les mots ne jouent pas. Ils ne font pas l’amour, comme le croyait Breton, sauf en rêve. Les mots travaillent, pour le compte de l’organisation dominante de la vie. Et cependant, ils ne sont pas robotisés ; pour le malheur des théoriciens de l’information, les mots ne sont pas eux-mêmes « informationnistes » ; des forces se manifestent en eux, qui peuvent déjouer les calculs. Les mots coexistent avec le pouvoir dans un rapport analogue à celui que les prolétaires (au sens classique aussi bien qu’au sens moderne de ce terme) peuvent entretenir avec le pouvoir. Employés presque tout le temps, utilisés à plein temps, à plein sens et à plein non-sens, ils restent par quelque côté radicalement étrangers.
Le pouvoir donne seulement la fausse carte d’identité des mots ; il leur impose un laisser-passer, détermine leur place dans la production (où certains font visiblement des heures supplémentaires) ; leur délivre en quelque sorte leur bulletin de paye. Reconnaissons le sérieux du Humpty-Dumpty de Lewis Carroll qui estime que toute la question, pour décider de l’emploi des mots, c’est « de savoir qui sera le maître, un point c’est tout ». Et lui, patron social en la matière, affirme qu’il paie double ceux qu’il emploie beaucoup. Comprenons aussi le phénomène d’insoumission des mots, leur fuite, leur résistance ouverte, qui se manifeste dans toute l’écriture moderne (depuis Baudelaire jusqu’aux dadaïstes et à Joyce), comme le symptôme de la crise révolutionnaire d’ensemble dans la société.
Sous le contrôle du pouvoir, le langage désigne toujours autre chose que le vécu authentique. C’est précisément là que réside la possibilité d’une contestation complète. La confusion est devenue telle, dans l’organisation du langage, que la communication imposée par le pouvoir se dévoile comme une imposture et une duperie. C’est en vain qu’un embryon de pouvoir cybernéticien s’efforce de placer le langage sous la dépendance des machines qu’il contrôle, de telle sorte que l’information soit désormais la seule communication possible. Même sur ce terrain, des résistances se manifestent, et l’on est en droit de considérer la musique électronique comme un essai, évidemment ambigu et limité, de renverser le rapport de domination en détournant les machines au profit du langage. Mais l’opposition est bien plus générale, bien plus radicale. Elle dénonce toute « communication » unilatérale, dans l’art ancien comme dans l’informationnisme moderne. Elle appelle à une communication qui ruine tout pouvoir séparé. Là où il y a communication, il n’y a pas d’État.
Le pouvoir vit de recel. Il ne crée rien, il récupère. S’il créait le sens des mots, il n’y aurait pas de poésie, mais uniquement de l’« information » utile. On ne pourrait jamais s’opposer dans le langage, et tout refus lui serait extérieur, serait purement lettriste. Or, qu’est-ce que la poésie, sinon le moment révolutionnaire du langage, non séparable en tant que tel des moments révolutionnaires de l’histoire, et de l’histoire de la vie personnelle ?
La mainmise du pouvoir sur le langage est assimilable à sa mainmise sur la totalité. Seul le langage qui a perdu toute référence immédiate à la totalité peut fonder l’information. L’information, c’est la poésie du pouvoir (la contre-poésie du maintien de l’ordre), c’est le truquage médiatisé de ce qui est. À l’inverse, la poésie doit être comprise en tant que communication immédiate dans le réel et modification réelle de ce réel. Elle n’est autre que le langage libéré, le langage qui regagne sa richesse et, brisant ses signes, recouvre à la fois les mots, la musique, les cris, les gestes, la peinture, les mathématiques, les faits. La poésie dépend donc du niveau de la plus grande richesse où, dans un stade donné de la formation économique-sociale, la vie peut être vécue et changée. Il est alors inutile de préciser que ce rapport de la poésie à sa base matérielle dans la société n’est pas une subordination unilatérale, mais une interaction.
Retrouver la poésie peut se confondre avec réinventer la révolution, comme le prouvent à l’évidence certaines phases des révolutions mexicaine, cubaine ou congolaise. Entre les périodes révolutionnaires où les masses accèdent à la poésie en agissant, on peut penser que les cercles de l’aventure poétique restent les seuls lieux où subsiste la totalité de la révolution, comme virtualité inaccomplie mais proche, ombre d’un personnage absent. De sorte que ce qui est appelé ici aventure poétique est difficile, dangereux, et en tout cas, jamais garanti (en fait, il s’agit de la somme des conduites presque impossibles dans une époque). On peut seulement être sûrs de ce qui n’est plus l’aventure poétique d’une époque sa fausse poésie reconnue et permise. Ainsi, alors que le surréalisme, au temps de son assaut contre l’ordre oppressif de la culture et du quotidien, pouvait justement définir son armement dans une « poésie au besoin sans poèmes », il s’agit aujourd’hui pour l’I.S. d’une poésie nécessairement sans poèmes. Et tout ce que nous disons de la poésie ne concerne en rien les attardés réactionnaires d’une néo-versification, même alignée sur les moins anciens des modernismes formels. Le programme de la poésie réalisée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur langage, inséparablement.
Tous les langages fermés — ceux des groupements informels de la jeunesse ; ceux que les avant-gardes actuelles, au moment où elles se cherchent et se définissent, élaborent pour leur usage interne ; ceux qui, autrefois, transmis en production poétique objective pour l’extérieur, ont pu s’appeler « trobar clus » ou « dolce stil nuovo », — tous ont pour but, et résultat effectif, la transparence immédiate d’une certaine communication, de la reconnaissance réciproque, de l’accord. Mais pareilles tentatives sont le fait de bandes restreintes, à divers titres isolées. Les événements qu’elles ont pu aménager, les fêtes qu’elles ont pu se donner à elles-mêmes, ont dû rester dans les plus étroites limites. Un des problèmes révolutionnaires consiste à fédérer ces sortes de soviets, de conseils de la communication, afin d’inaugurer partout une communication directe, qui n’ait plus à recourir au réseau de la communication de l’adversaire (c’est-à-dire au langage du pouvoir), et puisse ainsi transformer le monde selon son désir.
Il ne s’agit pas de mettre la poésie au service de la révolution, mais bien de mettre la révolution au service de la poésie. C’est seulement ainsi que la révolution ne trahit pas son propre projet. Nous ne rééditerons pas l’erreur des surréalistes se plaçant à son service quand précisément il n’y en avait plus. Lié au souvenir d’une révolution partielle vite abattue, le surréalisme est vite devenu un réformisme du spectacle, une critique d’une certaine forme du spectacle règnant, menée à l’intérieur de l’organisation dominante de ce spectacle. Les surréalistes semblent avoir négligé le fait que le pouvoir imposait, pour toute amélioration ou modernisation internes du spectacle, sa propre lecture, un décryptage dont il tient le code.
Toute révolution a pris naissance dans la poésie, s’est faite d’abord par la force de la poésie. C’est un phénomène qui a échappé et continue d’échapper aux théoriciens de la révolution — il est vrai qu’on ne peut le comprendre si on s’accroche encore à la vieille conception de la révolution ou de la poésie —, mais qui a généralement été ressenti par les contre-révolutionnaires. La poésie, là où elle existe, leur fait peur ; ils s’acharnent à s’en débarrasser par divers exorcismes, de l’autodafé à la recherche stylistique pure. Le moment de la poésie réelle, qui « a tout le temps devant elle », veut chaque fois réorienter selon ses propres fins l’ensemble du monde et tout le futur. Tant qu’il dure, ses revendications ne peuvent connaître de compromis. Il remet en jeu les dettes non réglées de l’histoire. Fourier et Pancho Villa, Lautréamont et les dinamiteros des Asturies — dont les successeurs inventent maintenant de nouvelles formes de grève — les marins de Cronstadt ou de Kiel, et tous ceux qui, dans le monde, avec et sans nous, se préparent à lutter pour la longue révolution, sont aussi bien les émissaires de la nouvelle poésie.
La poésie est de plus en plus nettement, en tant que place vide, l’anti-matière de la société de consommation, parce qu’elle n’est pas une matière consommable (selon les critères modernes de l’objet consommable : équivalent pour une masse passive de consommateurs isolés). La poésie n’est rien quand elle est citée, elle ne peut être que détournée, remise en jeu. La connaissance de la poésie ancienne n’est autrement qu’exercice universitaire, relevant des fonctions d’ensemble de la pensée universitaire. L’histoire de la poésie n’est alors qu’une fuite devant la poésie de l’histoire, si nous entendons par ce terme non l’histoire spectaculaire des dirigeants, mais bien celle de la vie quotidienne, de son élargissement possible ; l’histoire de chaque vie individuelle, de sa réalisation.
Il ne faut pas ici laisser d’équivoque sur le rôle des « conservateurs » de la poésie ancienne, de ceux qui en augmentent la diffusion à mesure que, pour des raisons tout autres, l’État fait disparaître l’analphabétisme. Ces gens ne représentent qu’un cas particulier des conservateurs de tout l’art des musées. Une masse de poésie est normalement conservée dans le monde. Mais il n’y a nulle part les endroits, les moments, les gens pour la revivre, se la communiquer, en faire usage. Étant admis que ceci ne peut jamais être que sur le mode du détournement ; parce que la compréhension de la poésie ancienne a changé par perte aussi bien que par acquisition de connaissances ; et parce que dans chaque moment où la poésie ancienne peut être effectivement retrouvée, sa mise en présence avec des événements particuliers lui confère un sens largement nouveau. Mais surtout, une situation où la poésie est possible ne saurait restaurer aucun échec poétique du passé (cet échec étant ce qui reste, inversé, dans l’histoire de la poésie, comme succès et monument poétique). Elle va naturellement vers la communication, et les chances de souveraineté, de sa propre poésie.
Étroitement contemporains de l’archéologie poétique qui restitue des sélections de poésie ancienne récitées sur microsillons par des spécialistes, pour le public du nouvel analphabétisme constitué par le spectacle moderne, les informationnistes ont entrepris de combattre toutes les « redondances » de la liberté pour transmettre simplement des ordres. Les penseurs de l’automatisation visent explicitement une pensée théorique automatique, par fixation et élimination des variables dans la vie comme dans le langage. Ils n’ont pas fini de trouver des os dans leur fromage ! Les machines à traduire, par exemple, qui commencent à assurer l’uniformisation planétaire de l’information, en même temps que la révision informationniste de l’ancienne culture, sont soumises à leurs programmes préétablis, auxquels doit échapper toute acception nouvelle d’un mot, aussi bien que ses ambivalences dialectiques passées. Ainsi, en même temps, la vie du langage — qui se relie à chaque avance de la compréhension théorique : « Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe » — se trouve expulsée du champ machiniste de l’information officielle, mais aussi la pensée libre peut s’organiser en vue d’une clandestinité qui sera incontrôlable par les techniques de police informationniste. La recherche de signaux indiscutables et de classification binaire instantanée va si clairement dans le sens du pouvoir existant, qu’elle relèvera de la même critique. Jusque dans leurs formulations délirantes, les penseurs informationnistes se comportent en lourds précurseurs à brevets des lendemains qu’ils ont choisis, et qui sont justement ceux que modèlent les forces dominantes de la société actuelle : le renforcement de l’État cybernéticien. Ils sont les hommes liges de tous les suzerains de la féodalité technique qui s’affermit actuellement. Il n’y a pas d’innocence dans leur bouffonnerie, ils sont les fous du roi.
L’alternative entre l’informationnisme et la poésie ne concerne plus la poésie du passé ; de même qu’aucune variante de ce qu’est devenu le mouvement révolutionnaire classique ne peut plus, nulle part, être comptée dans une alternative réelle face à l’organisation dominante de la vie. C’est d’un même jugement que nous tirons la dénonciation d’une disparition totale de la poésie dans les anciennes formes où elle a pu être produite et consommée, et l’annonce de son retour sous des formes inattendues et opérantes. Notre époque n’a plus à écrire des consignes poétiques, mais à les exécuter.