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internationnale situationniste N°11 — Octobre 1967
La pratique de la théorie

Factices

Nous croyons utile de signaler qu’un certain nombre de personnes qui n’ont jamais eu aucune sorte de relation avec les situationnistes se sont fait passer ça et là, à des fins diverses, pour membres de l’I.S.

L’aspect misérable des opinions qu’ils peuvent exprimer devrait suffire à mettre en garde leurs auditeurs, du moment que ceux-ci pensent à garder, en présence de ce genre de sollicitations, un minimum de méfiance. Le fait nous a été signalé à Bordeaux, à Grenoble, ailleurs. À Paris, après un certain Dominique Frager qui a opéré vers le mois de décembre, les nommés Christian Descamps et Alain Guillerm se sont essayés dans le même rôle peu soutenable en avril.

Nous rappelons que les seules voies pour prendre contact avec l’I.S. consistent à écrire à notre adresse (B.P. 307-03 Paris), ou à être présenté par un des groupes organisés avec lesquels nous acceptons d’entretenir des relations. Les noms d’un nombre suffisant de membres de l’I.S. sont toujours mentionnés dans chaque numéro de cette revue. Quiconque peut prétendre éviter à quelqu’un ce nécessaire filtrage se désigne par-là comme mythomane ou provocateur. Attention !

La Septième Conférence

La 7e conférence de l’I.S. s’est tenue à Paris du 5 au 11 juillet 1966. Elle a discuté des questions suivantes : l’organisation de l’I.S. ; l’organisation en général ; le développement de nos rapports avec des courants révolutionnaires qui apparaissent maintenant ; l’état actuel de ce processus et les conditions qui le déterminent dans différentes zones du monde ; la révolution et l’économie sous-développée ; la culture ; les méthodes nouvelles pour l’agitation ; le moment de l’abolition du pouvoir séparé ; les publications situationnistes et les traductions ; le financement de nos activités ; le choix des travaux théoriques à développer. Un accord général s’est manifesté pour chacun des sujets débattus.

Définition minimum des organisations révolutionnaires

(Cette définition a été adoptée par la VIIe Conférence de l’I.S.)

Considérant que le seul but d’une organisation révolutionnaire est l’abolition des classes existantes par une voie qui n’entraîne pas une nouvelle division de la société, nous qualifions de révolutionnaire toute organisation qui poursuit avec conséquence la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers, tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révolutions prolétariennes de ce siècle.

Une telle organisation présente une critique unitaire du monde, ou n’est rien. Par critique unitaire, nous entendons une critique prononcée globalement contre toutes les zones géographiques où sont installées diverses formes de pouvoirs séparés socio-économiques, et aussi prononcée globalement contre tous les aspects de la via.

Une telle organisation reconnaît le commencement et la fin de son programme dans la décolonisation totale de la vie quotidienne ; elle ne vise donc pas l’autogestion du monde existant par les masses, mais sa transformation ininterrompue. Elle porte la critique radicale de l’économie politique, le dépassement de la marchandise et du salariat.

Une telle organisation refuse toute reproduction en elle-même des conditions hiérarchiques du monde dominant. La seule limite de la participation à sa démocratie totale, c’est la reconnaissance et l’auto-appropriation par tous ses membres de la cohérence de sa critique : cette cohérence doit être dans la théorie critique proprement dite, et dans le rapport entre cette théorie et l’activité pratique. Elle critique radicalement toute idéologie en tant que pouvoir séparé des idées et idées du pouvoir séparé. Ainsi elle est en même temps la négation de toute survivance de la religion, et de l’actuel spectacle social qui, de l’information à la culture massifiées, monopolise toute communication des hommes autour d’une réception unilatérale des images de leur activité aliénée. Elle dissout toute « idéologie révolutionnaire » en la démasquant comme signature de l’échec du projet révolutionnaire, comme propriété privée de nouveaux spécialistes du pouvoir, comme imposture d’une nouvelle représentation qui s’érige au-dessus de la vie réelle prolétarisée.

La catégorie de la totalité étant le jugement dernier de l’organisation révolutionnaire moderne, celle-ci est finalement une critique de la politique. Elle doit viser explicitement, dans sa victoire, sa propre fin en tant qu’organisation séparée.

Récentes exclusions

La 7e conférence a exclu en juillet Jan Strijbosch (Hollande), parce qu’il exigeait le retour dans l’I.S. de Rudi Renson unanimement regardé comme démissionnaire de longue date, étant demeuré plus d’un an dans un état d’inactivité totale — et même de disparition pure et simple.

Comme l’activité de Strijbosch lui-même n’avait été qu’à peine plus perceptible pendant le même temps, nous ne pouvions accepter de discuter la justification d’une sorte de « tendance » de la participation incommunicable. Précisons que nous n’avons jamais eu aucun autre reproche à formuler contre ces camarades.

Peu après Anton Hartstein a été exclu, pour une insuffisance théorique qui avait éclaté lors de son intervention à la même Conférence (sur la question de l’État) ; et qui était presqu’aussitôt aggravée par une certaine lenteur de réaction dans une affaire qui appelait la solidarité pratique de l’I.S.

Théo Frey, Jean Garnault et Herbert Holl ont été exclus à l’instant même où ils cessèrent de soutenir leurs mensonges, dans la confrontation jugée par l’I.S. entre Khayati et eux. C’était le 15 janvier, vers minuit : le détail vaut d’être noté, car les menteurs écrivirent par la suite, comme un argument important d’une de leurs proclamations, que c’était déjà le 16, et ainsi prétendirent qu’il y aurait dans les conclusions de l’I.S. quelque chose d’inexact qui équilibrerait, pour ainsi dire, leur accumulation de falsifications concertées. Ayant à ce moment admis, presque comme une justification supérieure, qu’ils constituaient depuis quelques mois une fraction secrète décidée à capter le pouvoir dans l’I.S. (opération de nature magique, puisque ce « pouvoir » n’est rien d’autre que certaines capacités théoriques et pratiques individuelles, dont ils se sentaient démunis et que la conduite qu’ils assumaient leur interdisait à jamais d’atteindre) ils dirent aussi qu’Édith Frey en était. Comme elle était absente, et comme nous connaissions maintenant les autres, nous ne pouvions pas être sûrs de ce dernier aveu concernant un tiers, et nous n’avons pas alors joint son nom dans notre procès-verbal d’exclusion. Cependant, comme Édith Frey s’est effectivement solidarisée tout de suite avec eux, il faut donc croire qu’elle était dans le secret des menteurs.

Quand Axelos avait trouvé un disciple

En juin 1966, le numéro 55 du bulletin d’un « Centre International d’Études Poétiques » de Bruxelles contenait, à côté d’un écrit de Kostas Axelos, ex-directeur de la revue Arguments — c’est tout dire — l’article d’un nommé Jacques Darquin, qui présentait du même Axelos l’éloge le plus débridé et le plus stupide. On pouvait lire dans la note biographique qui précédait son article que ce Jacques Darquin « fit partie pendant un court moment de l’Internationale Situationniste ». Nous avons écrit aussitôt au directeur de la revue, Fernand Verhesen, que c’était faux ; et que nous attendions qu’il fasse savoir, à nous et aux lecteurs de son prochain numéro, que sa bonne foi avait été surprise.

« Cette imposture, ajoutions-nous, est d’autant plus significative qu’elle sert à qualifier un laudateur de M. Kostas Axelos, dont les situationnistes ont plusieurs fois mentionné l’śuvre sous un jour tout opposé. Les procédés publicitaires de M. Darquin révèlent ici dans une redoutable lumière ce que la pensée axelosienne entend par cette trouvaille que “la fausse conscience a partie liée avec la conscience qui pense saisir le vrai”. Pour que ce M. Darquin, par exemple, ait eu “partie liée” avec les situationnistes, il faut qu’il s’invente un faux passé. La trivialité de son cas fera apparaître à tout le monde qu’il “se rattache” à nous comme M. Axelos va “se rattachant à Héraclite et à Marx, à Rimbaud et à Nietzsche, etc.” Mais l’impudence des rattachements de M. Darquin est encore plus immédiatement démontrable. »

Point gêné, Verhesen ne répondit aucunement, prenant ainsi sur lui toute la responsabilité de la falsification. Plusieurs semaines passèrent, puis il eut à supporter les effets de l’indignation de quelques situationnistes qui le débusquèrent dans une boîte de nuit de Bruxelles. Alors cet affligeant personnage, qui reste hautain devant un appel courtois à son honnêteté intellectuelle et devient humble devant les paires de claques, s’empressa de pleurer qu’il n’y avait pas plus de Darquin que de beurre dans les épinards intellectuels d’Axelos ; que toute la darquinade, article bêlant et notice biographique, avait été directement fournie par le seul Axelos. On voit donc la mentalité ! C’est bien ce que nous avions toujours dit.

Quelques refus aisément prévisibles

Nous signalons ici quelques-uns de nos refus opposés à ceux qui croient devoir nous offrir de prendre place dans tel ou tel stand méprisable du système même que nous avons dénoncé. Bien entendu, l’intérêt de l’information ne nous paraît pas résider dans ces refus mêmes — qui ne devraient surprendre personne — mais dans la niaise indécence dont font preuve certaines de ces offres.

Les situationnistes ont refusé, en juin 1966, à une revue Aletheia, ouverte à toutes sortes de staliniens et saupoudrée d’heideggerisme, de participer à un numéro spécial qui devait traiter du « militantisme » ! En août de la même année, nous avons décliné l’invitation de figurer au « Symposium de la destruction dans l’art », prévu pour septembre à Londres, en faisant observer : « l’art est déjà détruit depuis quelque temps… Maintenant, organiser le spectacle commun des débris et des copies de débris — par exemple Enrico Baj — ce n’est plus détruire mais recoller. C’est être l’art académique de l’époque de l’achèvement de l’art. » En janvier, la fameuse librairie de la bureaucratie en voie de libéralisation, Maspéro, ayant passé commande de la brochure situationniste de Strasbourg — qu’un certain public avait l’inconscience d’aller chercher là — nous écrivîmes à son propriétaire : « Con stalinien, ce n’est pas par hasard que tu n’as pas eu notre brochure. On te méprise. » En mars, il fallut répondre au Centre d’Études Socialistes qui offrait à un membre de l’I.S. de s’engluer dans un de ses débats sur « cités concentrationnaires ou urbanisme socialiste », que « nous trouvons inintéressants ceux qui y parlent et ceux qui les écoutent ».

La palme revient à Kostas Axelos (voir plus haut) qui nous écrivit le 27 février, nous proposant, en tant que directeur de la collection « Arguments » des Éditions de Minuit, de lui « envoyer pour lecture le Traité de Vaneigem ». Nous lui avons répondu brièvement mais grossièrement.

Un moraliste

Janover, ex-directeur de Front Noir, qui semble maintenant seul auteur du n° 1 des Cahiers de Front Noir, est un moraliste, ne serait-ce que parce qu’il a ramassé chez Rubel la fameuse explication « éthique » de l’śuvre de Marx, un des nombreux principes de pseudo-unification utiles, pour le job de marxologue bien payé par tous les États modernes, à quiconque est incapable de concevoir la pensée dialectique. Stirner n’avait pas tort de dire que tous les moralistes ont couché dans le lit de la religion ; et par exemple la morale affirmée de Janover, malgré son coup de chapeau au « rêve dyonisiaque » du socialisme utopique, sent plus l’éteignoir que le fouriérisme : « Toute forme de réciprocité amoureuse, pour autant qu’elle s’éloigne des rapports sexuels fondés sur la satisfaction animale ou la nécessité de la reproduction, est indissociable de la fidélité sexuelle. Toute affinité intellectuelle, morale ou affective disparaît dans le cas d’infidélité car elle suppose que la confiance et l’amour mutuels n’ont pas acquis assez de force pour faire naître une fixation supérieure à l’instinct sexuel de l’animal. » (page 30).

Cet honnête moraliste, qui même dans chacune de ses compilations se pose en dépositaire exclusif de la pureté révolutionnaire — tout ce qui n’est pas son insignifiance lui paraissant de l’arrivisme — a été piqué par la note que nous lui avons consacrée dans I.S. 10 (page 72 : L’armée de réserve du spectacle). Il ne va pas jusqu’à répondre à cet article précis — effectivement peu discutable. Mais il y a tout de même un progrès : maintenant il nomme l’I.S. quand il l’attaque, et nous cite directement. Précisons bien que, pour nous, Janover est discrédité non parce que la dissimulation des réalités dont on parle et la falsification sont « immorales », mais parce qu’elles sont incompatibles fondamentalement avec les méthodes et les buts d’une révolution qui doit abolir l’idéologie et les classes. Cependant le moralisme de Janover ressort agréablement dans sa manière de citer. Il a sélectionné les très rares phrases où des situationnistes ont employé d’une manière encore non-critique — et ceci sur des points marginaux des textes « culturels » dont ces phrases sont extraites — certains concepts de la vieille extrême-gauche (trotskiste). Nous croyons qu’il n’échappe à personne que les recherches théoriques de l’I.S. constituent — heureusement — un mouvement qui s’est approfondi et unifié en corrigeant un bon nombre de ses premières présuppositions : nous l’avons écrit notamment dans I.S. 9, pages 3 et 4. Les citations de Janover sont choisies, comme par hasard, dans le premier numéro d’I.S., et même surtout dans un texte de l’un de nous avant la formation de l’I.S., et dans ce cas elles datent de dix ans. Mais l’intègre Janover voulait faire croire que nous voltigeons par opportunisme, et sur toute la ligne, entre des positions incompatibles, au gré de la mode, et du jour au lendemain.

Comment s’y prend-il pour faire disparaître le développement réel de notre travail théorique, qui n’a pas été sans effet sur certains changements déjà perceptibles de la mode intellectuelle, et qu’il n’a pas dédaigné lui-même d’utiliser (car il ne lit pas seulement Rubel) ? Sa méthode est simple et directe. Pour montrer que toute l’I.S. a sauté « dans l’espoir de donner le change » d’une sorte de parfait trotskisme bureaucratique à ses positions actuelles, il introduit sa petite série de citations, non-datées mais vieilles d’une décennie, par un simple : « il s’agissait hier encore… » (page 75). Ce hier encore est la merveille de ce genre de moralisme, auquel la réputation de Janover ne peut certes manquer de rester à jamais monogamiquement fidèle, sans « espoir de donner le change ».

L’U.G.A.C. et son peuple

En mars, quelques situationnistes ayant fortuitement rencontré des membres d’une « Union des Groupes Anarchistes-Communistes » (Adresse : Édith Dard, B.P. 114, Paris-10e), acceptèrent le principe d’une discussion ultérieure sans cacher que leurs critiques seraient dures : les thèses de l’U.G.A.C., en effet, si elles proposent de dépasser l’idéologie anarchiste figée et de tenir compte d’un certain apport révolutionnaire du marxisme, vont en réalité, comme si c’était tout neuf et tout indiscutable, vers un ralliement aux pires débris idéologiques et organisationnels du sous-léninisme. Ces anarchistes-communistes disaient cependant être allés eux-mêmes au-delà des positions qu’ils avaient exprimées l’année précédente dans leur document adressé Au mouvement anarchiste international. C’était sûrement dans la mauvaise direction, car un de leurs tracts qui nous vint sous les yeux peu après alliait les deux contre-vérités qui suivent à l’argument débile que l’on va voir : « En Yougoslavie les Comités de Travailleurs gèrent les entreprises. Au Vietnam, le Viet-cong crée des comités d’autogestion populaire. En France, pourquoi pas ? »

Nous leur avons écrit aussitôt : « Vu ce tract, vous comprendrez qu’il est impossible de vous rencontrer ». Ils nous répondirent (avec en post-scriptum une citation de l’Histoire du mouvement makhnoviste d’Archinoff qui donne à penser que l’U.G.A.C. se voit pour l’heure participer au commencement d’une nouvelle révolution de 1917) littéralement :

« Camarades, précisément vu ce tract il est dommage que nous n’ayons pu nous rencontrer. Justement sur la façon de passer, d’une lucide critique de la société, au moyen de toucher les couches populaires au niveau où elles peuvent l’entendre, ce qui est tout autre chose qu’une démagogie. Nous croyons que votre esprit dialectique, dont la qualité nous a paru recouvrir autre chose que les habituelles aristocratiques — fussent-elles arrogamment révolutionnaires — devrait vous permettre de sentir cela. »

Cette conception des « couches populaires » nous paraît se passer de tout commentaire.

Six additifs au précédent numéro

L’insurrection des Noirs à Newark et à Detroit nous paraît avoir confirmé aux yeux des plus sceptiques l’analyse que nous avions faite, en 1965, de la révolte du quartier de Watts : notamment la partici­pation de nombreux Blancs au pillage démontre que l’affaire de Watts était bien, dans son sens le plus profond, « une révolte contre la marchandise », et la première réponse sommaire à « l’abondance de mar­chandises ». En revanche, le péril de la direction qui essaie de se constituer pour le mouvement s’est précisé : la conférence de Newark a repris l’essentiel du programme « Black Muslim » pour un capitalisme noir. Carmichael et les autres vedettes du « black power » évoluent en équilibristes entre l’extrémisme imprécisé nécessaire pour se placer en avant des masses noires (Mao, Castro, le pouvoir aux Noirs et nous n’avons même pas à dire ce que nous ferons des 9 /10 blancs de la population) et le piètre réformisme réel inavoué d’un « troi­sième parti », noir, qui se vendrait comme force d’appoint dans le marché politique américain, et qui créerait enfin, en la personne de Carmichael et consorts, ces « élites » qu’ont secrété les minorités polo­naise, italienne, etc., mais qui ont précisé­ment manqué aux Noirs.

En Algérie aussi, Boumedienne a, malheu­reusement, prouvé la justesse de nos thèses sur son régime. L’autogestion est morte. Nous ne doutons pas de la revoir, et sous un jour plus vrai. Mais dans l’immédiat aucun réseau révolutionnaire fondé sur la résistance offensive de la base autogérée n’a pu se constituer ; et nos propres efforts directs pour ce travail ont été immense­ments insuffisants.

La suite à notre note sur la politique des puissances en 1965 (Une anthologie des actes manqués) exigerait un numéro spécial de cette revue. Bornons-nous à signaler le plus beau détail : la découverte du pou­voir menaçant de la police secrète sur la haute bureaucratie titiste elle-même, dans cette Yougoslavie que toute la presse bourgeoise s’acharne à présenter comme le territoire de l’autogestion. Elle devait arracher au brave Monde ce cri de stupeur douloureuse : la police était donc « un État dans l’État dépérissant »! Ici les anarchistes du Monde semblent avoir parodié Mac Nab : On en aura jamais fini, avec ces Nom de Dieu d’Etats ?

Daniel Guérin nous a écrit pour dire que notre note à son propos était injuste, et qu’il voulait s’expliquer. Nous l’avons rencontré. Il a dû convenir que nous avions correctement rendu compte de ses thèses sur l’Algérie, aux antipodes des nôtres. Il se plaignait seulement d’avoir été présenté comme une sorte d’agent de Ben Bella. Nous affirmons que notre note ne laisse rien entendre de tel. Guérin explique l’admiration qu’il avait vouée à Ben Bella par des arguments psychologiques dont nous ne mettons pas en doute la vérité subjective : il avait trouvé Ben Bella fort sympathique, surtout après trente ans de déceptions avec ses amis maghrébins, mili­tants anti-colonialistes devenus générale­ment ministres. Ben Bella était resté homme du peuple, voilà son bon côté. Il était devenu président de la République, c’était son défaut. Guérin trouvait déjà « miraculeuse » l’Algérie de Ben Bella, et nous reprochait de demander une série de miracles supplémentaires. Nous avons répondu que c’était là notre conception d’une révolution : un seul « miracle », qui reste miracle, va lui-même disparaître vite. Nous avons proposé à Daniel Guérin de publier un texte de réponse, mais il a estimé que l’explication orale était suffi­sante.

Daniel Joubert, dont nous avions dénoncé (page 71) les suspectes tentatives de glisser des idées subversives dans une revue d’étu­diants protestants, a peu après publique­ment abjuré toute relation avec le chris­tianisme et le cadavre de Dieu. La dénon­ciation violente de ses pratiques précédentes e été publiée par Joubert dans cette revue (Le Semeur, n° 3 de 1966, pages 88-89) en tant que communiqué de démission. Il a ensuite demandé à rencontrer des situation­nistes. Après une discussion dans l’I.S. nous avons admis unanimement que la rupture publique avec une telle position, qui par elle-même interdisait tout dialogue, permet d’accepter ce dialogue — quoi­qu’avec des réserves non dissimulées. Autrement dit, nous ne pouvons soutenir le caractère définitif, et intemporellement infâtnant, de quelque « péché originel » que ce soit, si un individu s’est réellenient transformé. Cette banalité ne vaut d’être dite que parce que les garnautins, qui non seulement avaient soutenu ce principe, mais avaient aussitôt fréquenté Joubert et nous en faisaient même l’éloge, après leur exclusion ont qualifié Joubert de curé et ont reproché à l’I.S. d’être capable de changer d’avis « dans le jugement négatif des personnes » (cette citation d’ I.S.9 veut dire évidemment que nous ne chan­geons pas notre jugement négatif des personnes qui n’ont pas elles-mêmes chan­gé). Cette dernière inconséquence des gar­nautins est motivée par le fait que Joubert s’est comporté correctement tout au long du scandale de Strasbourg ; et donc s’est opposé à eux.

Nous avons reçu d’Yvon Bourdet la lettre suivante, datée du 22 avril 1966: « On m’a fait lire, dans le numéro de votre Situationnite provinciale (assez d’inflation des titres !) quelques lignes marrantes sur moi et je m’empresse de vous adresser ce mot pour continuer à rigoler. Que le rappel de quelques données établies par les histo­riens dérange ainsi votre mémoire mytheuse est un succès dont on ne peut que se félici­ter. Pour des marxistes, cent ans suffisent pour placer les événements dans l’auréole sacrée des paradis perdus. Au lieu de vous défouler joyeusement à écrire, lisez un peu par exemple l’histoire de l’exclusion de Bakounine. Mais vous vous foutez bien des faits, il n’est que de voir votre style écclé­siastique : « Il ose conclure ». Et oui et merde. Quant à votre situationnite me concernant : « ex-argumentiste » c’est une simple connerie. Si j’ai écrit dans _Argu­_ments, ce fut une fois pour en critiquer les thèses et une autre fois pour faire connaître celles de Max Adler sur les relations entre parti et classe. Dans mon petit boukin, Communisme et marxisme, 40 pages sont consacrées à critiquer Arguments… etc. D’accord ! que je sois « argumentiste » ou autre chose, tout le monde s’en bat l’oeil. Je veux simplement souligner que vous écrivez n’importe quoi. Bon, on le savait déjà ! disons donc que j’ai perdu mon temps. Et salut ! » Debord lui a répondu : « Après la manière dont vous avez été mouché dans I.C.O. pour votre réaction à l’étude sur le mouvement des Conseils en Allemagne, on peut effectivement s’éton­ner qu’un historien de votre réputation ose encore écrire, à qui que ce soit, sur quoi que ce soit — en dehors des nécessités de son travail salarié. Il faut que vos informa­tions sur Bakounine soient curieusement sélectionnées pour que vous ne reconnais­siez pas dans les « Cent Frères Internatio­naux » un de ces « appareils » qui vous font tant d’usage. Et pour l’argumentisme vos excuses sont vaines. Personne n’a jamais vu l’argumentisme comme une «pensée questionnante » très précise. C’était justement caractérisé par la capacité de faire une place à n’importe quoi. Même à vous ».

Misères de la librairie

Nous avons cru devoir retirer nos publications de la librairie « La Vieille Taupe ». Son propriétaire avait trop de prétentions révolutionnaires pour être considéré comme un libraire neutre vis-à-vis des écrits qu’il affiche ; et trop peu de rigueur dans son activité pour être considéré comme un libraire révolutionnaire (souffrant la présence prolongée et les discours d’imbéciles, et même de pro-chinois).

Chose plus sérieuse : nous démentons formellement que le libraire-éditeur Georges Nataf (25 rue des Boulangers, Paris-5e) ait jamais été autorisé par les situationnistes à se présenter comme chargé, ou susceptible d’être chargé, de l’édition, ou de la réédition, de la revue Internationale Situationniste, ou de n’importe quel autre texte de l’I.S. Nous nous sommes employés, dès le mois de juin, à démentir vivement cette imposture (à laquelle nous supposons des motivations affectives plutôt qu’économiques) par une intervention directe qui n’a pu être ignorée par personne de son entourage.

L’or de l’I.S.

Notre camarade Charles Radcliffe a été récemment inculpé à Londres pour émission de fausse monnaie : il s’agissait de sa participation à la production d’un tract contre la guerre américaine au Vietnam, dont le support est le fac-similé d’un dollar. C’est, semble-t-il, d’après un dossier établi à Paris par des gens de la C.I.A. que l’ambassade des États-Unis en Angleterre est intervenue auprès des autorités britanniques pour leur arracher cette qualification du délit. Ainsi donc, il serait complètement erroné de découvrir dans cet incident la solution finale des vieilles questions semi-mythologiques qui ont été soulevées ça et là sur l’origine de nos ressources. Après avoir passé quelques mois dans la clandestinité, Radcliffe est actuellement en liberté provisoire.

À propos de notre diffusion

Les 10.000 exemplaires de la première édition française de la brochure Misère en milieu étudiant ayant été épuisés en deux mois, l’I.S. en a sorti, au mois de mars, une seconde édition, tirée également à 10.000 exemplaires. Cette brochure a été dans les mois suivants traduite et rééditée en divers pays. En Angleterre, une pre­mière traduction intégrale a été suivie d’une édition augmentée de notes et du texte Si vous faites une révolution sociale, faites-la pour le plaisir, sous le titre général Dix jours qui ébranlèrent l’Université (les situationnistes à Strasbourg). Aux Etats-Unis, une autre traduction a été éditée à New-York par les soins de Tony Verlaan ; par ailleurs une traduction différente (de Jim Evrard) a été partiellement publiée à Seattle. En Suède une traduction inté­grale, établie par Anders Liffqvist et Gunnar Sandin, a paru à Lund, puis à Stockholm. Des extraits ont paru dans la revue révolutionnaire espagnole Acci6n Comunista ; dans les revues Italiennes Nuova Presenza de Milan, et Fantazaria de Rome (dans ce cas présentés par Mario Perniola, qui avait publié en décembre dans la revue Tempo presente un article en faveur de l’I.S.: Art et Révolution). D’autres traductions intégrales qui n’ont pas encore été publiées ont été réalisées en Espagne, en Hollande, en Allemagne de l’Ouest et au Danemark.

Notre brochure en anglais de 1965 sur le soulèvement de Watts (Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande) a été rééditée en 1966 dans la revue londonienne Cuddon’s. La même année, le texte de Vaneigem Banalités de base à été publié en brochure sous le titre The Totality for Kids (traduction de Christopher Gray). Cette brochure doit être réimprimée prochaine­ment. Le premier numéro d’une revue anglaise, Situationist International, paraîtra au début de 1968.

L’I.S. a publié en janvier le tract Attention ! trois provocateurs qui expliquait l’exclusion ignominieuse des garnautins (ce document est encore disponible pour tous ceux qui nous en feront la demande).

En août, Le Point d’explosion de l’idéologie en Chine a été publié en une brochure dont le tirage a eté presque complètement épuisé en six semaines.

Le présent numéro d’Internationale Situationniste est tiré à 5.000 exemplaires.

Sur deux livres de théorie situationniste

À la lettre des Éditions Gallimard publiée dans I.S. 10 (page 84), Raoul Vaneigem répondit simplement que ses « projets », ainsi que le « climat » dans lequel il avait écrit son Traité de savoir-vivre a l’usage des jeunes générations, étaient exprimées au mieux dans la revue Internationale Situationniste. Les éditeurs lui renvoyèrent aussitôt le manuscrit en reprenant, comme motif d’une condamnation définitive, les deux réserves qu’ils avaient déjà cru devoir faire : des « redites », et une division « artificielle » en deux parties. Quelques semaines passèrent et les Editions Galli­mard, pour des raisons qui nous demeurent obscures, se déjugèrent complètement : elles redemandèrent le même manuscrit et offrirent à Vaneigem de signer tout de suite un contrat. Depuis la signature de ce contrat, une année déjà s’est écoulée et le livre n’est pas encore paru ; il serait ques­tion de le sortir seulement au début de 1968. Cette lourdeur administrative fait bon marché de prendre du retard sur le développement accéléré de ces nouveaux problèmes dans un milieu grandissant.

Instruit par la précédente expérienee, Guy Debord, qui avait terminé beaucoup plus tard La Société du Spectacle, a commencé par proposer ce livre aux Editions Buchet­Chastel qui, plus au fait de la question, le feront paraître dans les meilleurs délais, au mois de novembre.

Lire I.C.O.

Nous ne connaissons pas directement les camarades du Regroupement Inter-Entre­prises qui publient Information-Correspondance Ouvrière (Adresse : Blachier, 13 bis rue Labois-Rouillon, Paris-19e), dont nous recommandons vivement la lecture pour la compréhension des luttes ouvrières ac­tuelles (I.C.O. a publié aussi d’intéressantes brochures sur Le mouvement pour les conseils ouvriers en Allemagne, l’Espagne d’aujourd’hui, etc.). Nous avons beaucoup de points d’accord avec eux, et une opposi­tion fondamentale : nous croyons à la nécessité de formuler une critique théo­rique précise de l’actuelle société d’exploi­tation. Nous estimons qu’une telle formu­lation théorique ne peut être produite que par une collectivité organisée ; et inverse­ment nous pensons que toute liaison per­manente organisée actuellement entre les travailleurs doit tendre à découvrir une base théorique générale de son action. Ce que La misère en milieu étudiant appelait le choix de l’inexistence, fait par I.C.O. en ce domaine, ne signifie pas que nous pensons que les camarades d’I.C.O. man­quent d’idées, ou de connaissances théo­riques, mais au contraire qu’en mettant volontairement entre parenthèses ces idées, qui sont diverses, ils perdent plus qu’ils ne gagnent en capacité d’unification (ce qui est finalement de la plus haute importance pratique). Ainsi, on peut dire qu’il existe jusqu’à présent une assez faible dose d’in­formation et de correspondance entre les rédacteurs d’I.C.O. et nous. Un étudiant qui rendait compte, dans leur bulletin. n° 56, de la critique situationniste du milieu étudiant avait cru lire que tout ce que nous proposions « en fin de compte » pour dépasser le système universitaire, c’était d’y ramasser des bourses d’études.

Dans une lettre que publia leur numéro suivant, nous faisions remarquer que nous avions parlé plutôt du « pouvoir absolu des conseils ouvriers », et qu’il y a là comme une nuance qui n’est pas indigne d’attention. Il nous semble aussi qu’I.C.O. s’exagère la difficulté et le byzantinisme du vocabulaire de l’I.S., conseillant de se munir d’un fort dictionnaire, et allant même une fois jusqu’à se donner la peine de publier sur deux colonnes des remarques, en style situationniste et leur traduction en style courant (nous n’avons pas compris avec certitude quelle colonne etait la plus situationniste).

A propos d’une rencontre internationale de quelques groupes similaires de travailleurs d’Europe, organisée en juillet à Paris par I.C.O., on peut lire dans le bulletin prépa­ratoire cette Lettre des camarades allemands : « Il semble que nous enverrons tout au plus un seul observateur cette année, donc faites vos prévisions sans tenir compte de nos suggestions. Les camarades anglais (Solidarity) paraissent avoir des objections assez fortes à étendre la participation dans la direction que nous avions suggérée. Ils ne pensent pas seulement que la participation des situationnistes serait de peu d’intérêt, ce sur quoi, comme vous le savez, nous sommes d’accord ; mais aussi ils désapprou­vent la participation de If eatwave, de Rebel Worker et des Provos. Bien qu’ils ne le disentpas explicitement, je présume que ceci indique qu’ils désapprouvent aussi que soient discutés des thèmes que nous consi­dérons comme importants. Si je les com­prend correctement, ils considèrent que de tels thèmes, comme : — la psychologie de l’autoritarisme, c’est-à-dire de la personna­lité autoritaire, intériorisation des normes et valeurs aliénées, oppression sexuelle, cul­ture populaire, vie quotidienne, le specta­cle, la nature marchande de notre société, ces trois derniers points dans le sens mar­xiste-situationniste — sont ou bien des questions « théoriques », ou bien ne peuvent être « politiques ». Ils suggèrent plutôt que nous organisions une conférence distincte avec les groupes indiqués. Dans ces condi­tions, nous sentons que notre participation signifie pour nous plus une dépense d’ar­gent qu’un réel intérêt. Car nous sommes à une étape du capitalisme où la fraction la plus éclairée de la classe dirigeante envisage sérieusement depuis quelque temps de remplacer l’appareil hiérarchique de la production par des formes plus démocra­tiques, c’est-à-dire une participation des travailleurs à la direction, naturellement à la condition qu’ils parviennent par un lavage de cerveaux à faire croire aux ouvriers qu’ils peuvent s’identifier aux dirigeants ».

C’est peut-être l’occasion de préciser quel­ques points. Ces groupements d’ouvriers avancés comportent, comme il est juste et nécessaire, un certains nombre d’intellec­tuels. Mais ce qui est moins juste et néces­saire, c’est que de tels intellectuels — dans l’absence d’un accord théorique et pratique précis qui seul les contrôlerait — peuvent être là, avec leur genre de vie tout différent qui reste incritiqué, et leurs propres idées plus ou moins contradictoires ou télépho­nées d’ailleurs, comme les informateurs des ouvriers ; et d’autant plus aisément au nom d’une exigence puriste de l’autonomie ouvrière absolue et sans idées. On a Rubel, on a Mattick, etc., et chacun a son dada. Si cent mille ouvriers en armes envoyaient ainsi leurs délégués, ce serait très bien. Mais en fait ce prototype du système des conseils doit reconnaltre qu’il est ici dans un stade tout différent : devant des tâches d’avant-garde (concept qu’il faut cesser de vouloir exorciser en l’identifiant dans l’absolu à la conception léniniste du parti « d’avant-garde »représentatif et dirigeant).

C’est la méfiance envers la théorie qui s’exprime dans l’horreur que suscitent les situationnistes, moins forte qu’à la Fédé­ration Anarchiste, mais bien sensible, même chez ces camarades allemands plus tournés vers les questions modernes. Plus ils les voient agitées avec une inconsistance théorique rassurante, plus ils sont contents : ainsi ils préfèrent encore des provos, ou l’anarcho-surréalisme des Americains de RebelWorker, plutôt que les situationnistes de peu d’intérêt ». S’ils préferent aussi la revue anglaise Heatwave, c’est parce qu’ils n’ont pas encore remarqué qu’elle s’était ralliée à l’LS. Cette discrimination est d’autant plus curieuse qu’ils demandaient explicitement à discuter de certaines thèses de l’I.S.

On peut préciser encore mieux : les Anglais du groupe Solidarity, qui exigeraient ce boycott des situationnistes, sont en majo­rité des ouvriers révolutionnaires très combatifs. Nous ne serons démentis par personne en affirmant que leurs shop-stewards n’ont pas encore lu l’I.S., et surtout pas en français. Mais ils ont un idéologue-écran, leur spécialiste de la non-autorité, le Docteur C. Pallis, homme cultivé qui connaît cela depuis des années, et a pu leur garantir l’inintérêt absolu de la chose : son activité en Angleterre était, tout au contraire, de leur traduire et commenter les textes de Cardan, principal penseur de la débâcle de Socialisme ou Barbarie en France. Pallis sait bien que nous avons depuis longtemps peint l’évidente course au néant révolutionnaire de Cardan, gagné à toutes les modes universitaires et finis­sant par abandonner toute distinction avec la quelconque sociologie régnante. Mais Pallis faisait parvenir en Angleterre la pensée de Cardan, comme la lumière des étoiles éteintes, en choisissant surtout des textes moins décomposés, écrits des années plus tôt ; et en cachant le mouvement. On comprend qu’il préfère éviter ce genre de rencontre.

D’ailleurs la discussion là-dessus, que nous ignorions, était hors de propos, car nous n’aurions certainement pas jugé utile de figurer dans les dialogues de sourds d’un rassemblement qui, à ce stade, n’est pas mûr pour une communication réelle. Les ouvriers révolutionnaires, si nous ne nous trompons pas, iront eux-mêmes vers ces problèmes, et devront trouver eux-mêmes comment s’en saisir. A ce moment nous verrons ce que nous pouvons faire avec eux. Contrairement aux vieux micro-partis qui ne cessent d’aller chercher des ouvriers, dans le but heureusement devenu illusoire d’en disposer, nous attendrons qùe les ouvriers soient amenés par leur propre lutte réelle à venir jusqu’à nous ; et alors nous nous placerons à leur disposition.

Précisions sur la trahison dans la C.N.T.

Dans l’article d’I.S.10 sur l’Espagne, à propos de l’union sacrée de la democratie bourgeoise qu’essaient de constituer, pour faire succéder à l’Etat franquiste quelque forme plus rationnelle du capitalisme déve­loppé, la bourgeoisie, les staliniens et bien d’autres, nous signalions (p. 28) que « les récentes tractations entre la C.N.T. et les syndicats phalangistes s’inscrivent dans le même courant de soumission à l’évolution bourgeoise ». Le Monde Libertaire de juin 1966, après avoir vertueusement reproché aux situationnistes de critiquer Proudhon (en donnant une citation de nous sur sa « séparation hiérarchique » des femmes, mais sans essayer de la réfuter), s’écriait : Qu’on assimile la C.N.T. espagnole au syndicalisme phalangiste, voilà qui est fort 1 L’I.S. ne peut ignorer que ce groupe qui « passa des tractations » avec le fran­quisme n’est pas la C.N.T. et qu’il a été désavoué énergiquement par l’ensemble du mouvement anarchiste international. Malveillance ou ignorance ? Dans les deux cas l’I.S. se disqualifie… » Ce lyrisme étrange vaut quelques explications. Nous n’avons évidemment pas « identifié » la C.N.T. et la Phalange, puisque nous avons au con­traire cité cette monstruosité comme exemple suprême du découragement de l’opposition anti-franquiste. Personne n’a pu imaginer que nous supposions que l’en­semble de la C.N.T., en exil, ratifierait un tel geste, qui signifie le reniement de tout ce qui a été la vie même de ses membres. Mais notre article envisageait l’Espagne de l’intérieur, à une étape où les organisa­tions du temps de la guerre civile ont notoirement peu de poids, où les survivants traqués depuis de dizaines d’années peuvent suivre la tendance de leur découragement, vers toutes sortes de « fronts démocra­tiques ». Quand 1.5.10 était à l’impression, le scandale venait tout juste d’éclater dans la grande presse, du fait de certaines indis­crétions provenant de milieux phalangistes, opposés à cette tentative ou déçus par ses résultats. Mais nous savions déjà que la pieuse version anarchiste « énergiquement » présentée en réponse — une poignée de traltres, simplement suscités par les pha­langistes — était fausse ; et que ces gens, malheureusement, représentaient un cou­rant réel.

Pour répondre maintenant à cette imputa­tion de « malveillance ou ignorance » avan­cée avec un certain cynisme trois mois plus tard par les gens avertis mais discrets du Monde Libertaire, nous sommes en mesure de donner les précisions suivantes le traître Royano (alias Romero) négocia, au nom du secrétariat « intérieur » de la C.N.T., avec les plus hautes autorités phalangistes, après avoir pris langue avec un général Alonso. Il s’agissait de fondre la C.N.T. clans un grand syndicat « démocratique » légal qui bénéficierait d’un droit de grève sous conditions. Royano obtint toutes les protections policières pour mener sa poli­tique en Espagne et hors d’Espagne, et pour y faire venir toute personne utile à son entreprise. Après quoi, il organisa un congrès « clandestin » de la C.N.T. à l’intérieur, orienté évidemment par la sélec­tion bureaucratique que l’on imagine, mais composé de militants réels de la C.N.T., où Il exposa sa politique. A l’exception d’un ou deux délégués qui refusèrent tout de suite d’en entendre plus, quelques-uns firent des réserves, et une grande majorité approuva Royano. Celui-ci vint alors au Congrès de l’ensemble de la — étendue à une zone géographique » inter-continentale » — qui se tint à Montpellier du 10 au 16 août 1965. _Il espérait y faire ratifier sa perspec­_tive. Dans ce but, il se fit d’abord connaltre secrètement, en marge du Congrès, à la ten­dance d’opposition au Secrétariat Inter­continental de la C.N.T. Il lui révéla ses agis­sements dans toute leur ampleur ; et lui exposa son intention naïve de se déclarer devant le Congrès. Ces opposants — parmi lesquels Cipriano Niera, José Peirats, des responsables de la F.I.J.L. — lui firent sentir l’incongruité et les dangers de sa conduite ; et le persuadèrent, s’il tenait absolument à parattre au Congrès, de ne rien dire de l’énormité commise. Eux-mêmes la gardèrent soigneusement cachée (quel­ques-uns la dénoncèrent hautement six mois plus tard en kidnappant un évêque espagnol à Rome). Le Secrétariat Inter­continental dela C.N.T. avait alors, par l’en­quête de ses propres émissaires, des soup­çons sur ce qui se tramait en Espagne. Il n’était cependant pas arrivé à connattre exactement les personnes concernées. Les opposants se firent une joie de les lui cacher, et laissèrent ainsi rentrer en Espa­gne un homme dont ils connaissaient les dangereux contacts avec la police du régime.

Ce résumé succint suffit à montrer à quel point la démoralisation était profonde dans une grande partie du mouvement anarchiste espagnol ; en dépit des criailleries des anar­chistes systématiquement respectueux qui se trouvent dans d’autres pays — c’est-à-dire de gens qui, sur le plan révolutionnaire. ont été depuis un demi-siècle des absents. On voit aussi de quelle étrange façon les « activistes » du mouvement libertaire espa­gnol peuvent combattre, en faisant flèche de tout bois, « l’immobilisme » de la C.N.T.­F.A.I. Cet immobilisme est, d’une part, le produit de l’écrasante défaite de la révolu­tion ouvrière en Espagne ; d’autre part du refus d’entreprendre la critique approfondie de l’histoire même de cette défaite, et des options choisies alors (ceci rejoignant le problème général de l’idéologie anarchiste). L’ I.S. ne sera pas facilement suspectée de défendre quelque immobilisme idéologique que ce soit. Nous n’en sommes que plus à l’aise pour dire que nous trouvons bien pires les tentatives de rénovation liquida­trices, voulues à n’importe quel prix.

Révolte et récupération en Hollande

Le célèbre et éphémère mouvement « provo » a souvent été rattaché à l’I.S., depuis les révélations du Figaro Littéraire (4-8-66) — « Derrière les jeunes gens en colère d’Amsterdam, on trouve une Inter­nationale occulte » — jusqu’à l’article, lui aussi assez informé, de la revue belge Synthèses, en avril, qui tenait compte de l’« argumentation radicale » opposée par l’I.S. au dérisoire modérantisme sous-ludique des « intellectuels » provos, en prévoyant qu’ils devraient en tirer les conclusions : ce qu’ils n’ont pas manqué de faire, dès le mois de mai, en se décidant à disparaître. S’il est bien vrai que « les provos n’ont rien inventé », il était cepen­dant erroné de supposer (Figaro Littéraire) que « les provos apportent aux théoriciens, jusqu’ici isolés, de l’Internationale situa­tionniste ce qui leur manquait encore : des troupes, capable d’une « figuration intelligente », capables de constituer le bras séculier d’une organisation qui, elle-même, tient à rester plus ou moins dans l’ombre ». Nous ne nous croyons pas tellement isolés que nous aurions besoin d’une telle compa­gnie ; et il va de soi que nous ne voulons aucune sorte de « troupes », fussent-elles bien meilleures. En fait, le rapport entre l’I.S. et les provos était ailleurs, sur deux plans distincts. En tant qu’expression spontanée d’une révolte qui apparaissait dans la jeunesse européenne, les provos se plaçaient normalement sur le terrain défini par la critique situationniste (contre l’abon­dance capitaliste, pour une fusion de l’art et de la vie quotidienne, etc.). En tant qu’ils tombaient sous la coupe d’une direction, composée de « philosophes » et d’artistes suspects, ils rencontraient là des gens qui connaissaient quelque peu les thèses de l’I.S. Mais cette connaissance dissimulée était aussi la simple falsification récupérée de quelques fragments. Il suffit de noter la présence dans la hiérarchie provo de l’ex-situationniste Constant, avec qui nous avons rompu dès 1960. Ses tendances tech­nocratiques s’opposaient alors à toute perspective d’une révolution « inexistante » (cf. I.S. 3). Dès que le mouvement provo vint à la mode, Constant se retrouva révolutionnaire, et y glissa sous le nom d’« urbanisme anarchiste » les éternelles maquettes de « son » urbanisme unitaire, exposé au même instant à la Biennale de Venise sous ce dernier titre, qui y fait meilleur effet : Constant était là officielle­ment présenté par la Hollande, comme son artiste. La déroute des provos était déjà inscrite dans leur soumission à une hiérar­chie, et à l’idéologie idiote que celle-ci s’était mise en devoir de composer à la va-vite pour tenir sa fonction. L’I.S. n’a jamais eu de contact qu’avec des éléments de la base radicale qui se distinguaient du mouvement officialisé ; et a toujours pré­conisé son éclatement urgent.’

Ce n’est pas la peine de revenir ici sur un si pauvre sujet théorique : une critique suffisante de la doctrine et du comporte­ment provos a déjà été faite dans la revue anglaise Heatwave, et dans notre brochure De la Misère en milieu étudiant. Mais c’est avant tout le développement pratique des contradictions de la société actuelle qui, de même qu’il avait suscité la part authen­tique de la révolte provo, en a emporté l’institutionnalisation dérisoire. La plus grande manifestation de conformisme des provos était leur reprise du dogme sociologico-journalistique sur la disparition du prolétariat, la certitude que les ouvriers sont satisfaits et parfaitement embourgeoisés. L’émeute du 14 juin 1966 à Amster­dam, continuée les jours suivants, et dont l’ampleur fit connaître les provos sous la plus fausse lumière, fit en réalité connaitre un mouvement déjà mort. Le mouvement provo était justement mort ce jour-là, car c’était une exemplaire émeute ouvrière de notre époque, commencée contre la bureau­cratie syndicale du bâtiment, continuée contre la police (et ses renforts de soute­neurs du quartier du port) et culminant dans la tentative de destruction de l’im­meuble d’un grand quotidien, le Telegraaf, parce qu’il publiait, naturellement, de fausses nouvelles. Certes, beaucoup de jeunes gens rebelles d’Amsterdam (car il serait faux d’identifier l’ensemble des provos à un mouvement d’étudiants) rejoignirent les ouvriers dans la rue. Mais alors la hiérarchie provo, découvrant dans ce conflit la négation de sa piteuse idéolo­gie, fut fidèle à elle-même : elle désavoua la violence, condamna les ouvriers, appela au calme par la radio-télévision, et poussa la bassesse jusqu’à quitter spectaculaire-ment la ville, en corps, pour donner le bon exemple de la passivité.

Si les situationnistes ont certainement précédé les provos à propos de certaines vagues nouveautés, il y a tout de même un point central sur lequel nous nous flat­tons de rester avec acharnement « dix-neuvième siècle ». L’histoire est encore jeune, et le projet prolétarien d’une société sans classes, s’il a mal commencé, est encore une étrangeté plus radicalement nouvelle que toutes les trouvailles de la chimie moléculaire ou de l’astrophysique, que les milliards d’évènements fabriqués à la chaîne par le spectacle. Malgré tout notre « avant-gardisme », et grâce à lui, voilà le seul mouvement dont nous voulons le retour.

Les scissions de la F.A.

Contrairement à tous les bruits répandus sciemment dans la Fédération Anarchiste, et clamés jusque dans son Congrès de Bordeaux, il n’y a jamais eu aucune sorte de « complot situationniste » tendant à faire éclater cette Fédération, qui a toujours présenté à nos yeux l’inintérêt le plus total. Nous n’y connaissions personne. La lecture épisodique du déplorable Monde Libertaire était loin de nous laisser supposer que l’I.S. pût y avoir la moindre audience. De la misère en milieu étudiant apporta à cet égard une certaine surprise : différents membres de la F.A. parurent l’approuver. La direction permanente de la F.A., qui avait absolument tout supporté, dans ses rangs ou en invité dans son journal, du pro-chinois, du surréaliste, du lettriste, avec la même bienveillance qu’elle accorde au syndicat Force Ouvrière, réagit très vivement pour soustraire on ne sait quels militants à la première influence qu’elle jugea pernicieuse. Un article nous calomniait avec la dernière lourdeur. Nous envoyâmes une réponse assez dure, ce qui plaçait tout individu à prétention révolutionnaire dans l’obligation d’en exiger la parution et, puisqu’elle apparaissait impossible à ses chefs, d’en tirer les conséquences. C’est, par exemple, ce qui ne firent pas les « anarchistes » du Groupe de Nanterre, de vrais étudiants qui croyaient pouvoir s’offrir les luxes réunis de nous applaudir en esthètes, d’être garantis anarchistes par l’étiquette F.A., et de n’être en rien compromis par les actes de la F.A., puisqu’ils la condamnaient à tout instant à l’extérieur. Trois groupes se trouvèrent en cette circonstance — celui de Ménilmontant, le Groupe Anarchiste-Révolutionnaire et le Groupe Makhno de Rennes — pour défendre une position honorable. Ce problème fit surgir tous les autres. Les choses s’envenimèrent au point qu’au Congrès de Bordeaux, en avril, tandis que ces trois groupes rompaient avec la totalité de la F.A., une autre scission, numériquement beaucoup plus considérable, était amenée à fonder une F.A. bis, qui reproduit pour son propre compte la confusion et les carences de la véritable. Bien entendu, l’I.S. n’avait et n’aura aucune sorte de relation avec ces deux F.A. De leur côté, les trois groupes radicaux qui se sont définis dans ce processus ont fusionné, et ont annoncé la prochaine parution d’une revue Internationale Anarchiste (Adresse : 80, rue de Ménilmontant, Paris-20e). Il est bien clair que, sans que rien d’extérieur ne s’en occupe, la F.A. devait éclater d’elle-même à partir du moment où certains de ses membres découvriraient la moindre trace d’un courant critique réel d’aujourd’hui. Car voir une telle critique est du même coup voir le vide de la F.A., et la manière dont ce vide se défend.

L’idéologie alsacienne

Les milliers de lignes accumulées par les garnautins, dans les quelques dizaines de circulaires et tracts qu’ils ont fait paraître après leur exclusion, bardées d’affirmations péremptoires subrepticement découpées dans les publications situationnistes précédentes, et ici tout à fait hors de propos, n’ont jamais poursuivi qu’un seul but : cacher d’un rideau de fumée idéologique ce simple petit fait trivial, direct, brutal, que Frey, Garnault et Holl ont été exclus pour avoir menti en équipe, dans le but d’obtenir l’exclusion de Khayati, en essayant jusqu’à la dernière minute d’arracher ce « succès » ; faisant ce qu’ils pouvaient, jusqu’au bout, pour convaincre une assemblée de l’I.S. qui, depuis des heures, les traitait de plus en plus nettement en suspects.

De notre côté, mis à part un procès-verbal de l’exclusion immédiatement envoyé à tous les membres de l’I.S. absents de cette assemblée, et à seulement quatre personnes extérieures engagées à ce moment dans une action pratique avec nous (parmi lesquelles le seul Vayr-Piova préféra ne pas comprendre) — nous n’avons jamais publié qu’un seul texte Attention ! trois provocateurs, qui était suffisant et définitif. Et les garnautins, dans leurs multiples documents, n’ont même pas pensé qu’il était utile (car ils n’en étaient évidemment plus à un mensonge près) de rejeter une bonne fois cette accusation vraiment suffisante et centrale. Ils n’ont pas senti que ce silence les jugeait aux yeux de toute personne non prévenue. Ils ont biaisé, lancé d’autres contre-vérités, parlé d’autre chose, fait allusion au vif du sujet avec une gêne pudique : « Khayati ment : il rapporte inexactement des détails, et même si ces détails avaient été “exactement” rapportés, il n’en aurait pas moins menti sur l’ensemble d’une situation… » (tract garnautin du 19 janvier). On admirera le demi-aveu du « et même si ». C’est bien en effet ce qui s’était passé, et le « détail » est, à vrai dire, gros comme ce qui leur manque.

Leur tendance au renversement idéologique du réel, qui les avait menés au mensonge conspiratif, la prompte mise au jourdu mensonge l’a poussée à l’extrême, en en faisant une nécessité. Aucune énormité dès lors ne les arrête plus dans la course aux contre-sens. Ils ont trouvé « flicard » le tract de l’I.S. qui dénonçait leur procédé policier tout à fait classique de la production de quelques taux-témoins pour déshonorer et faire éliminer un adversaire gênant, dans la meilleure tradition du « document Taschereau ». Ils se sont abrités derrière Hegel pour condamner « la réflexion dite psychologique » qui veut rabaisser par de petites explications d’ordre privé les « grandes figures historiques ». Ainsi, ils postulent avec une naïveté percutante qu’ils sont, eux, de ces hommes historiques. Ils pensent donc avoir « voulu et accompli une grande chose, non imaginaire et présumée, mais bien juste et nécessaire. » Ces héros oublient simplement que tout ce qu’ils ont par eux-mêmes jamais voulu — sinon accompli — c’était la réussite d’un truquage aussi vil que dépourvu de sens ; et que, si nous avons dû avancer quelques précisions sur leur misère psychologique, c’est bien parce que nous avions à expliquer la surprenante petitesse de leur action. Cette majorité qui les rejetait — en fait tous ceux qui ne figuraient pas dans leur fraction ainsi découverte —, ils l’ont alors imputée à une dictature de Debord et de ses fanatiques partisans. Ils ont inventé ce pouvoir personnel dans l’I.S., pour y réappliquer la dialectique du maître et de l’esclave. Ils croient qu’ils ont été les esclaves servant les fins de Guy Debord ; et ainsi qu’ils sont appelés à devenir des maîtres. Mais ils ont ignorés, pour un tel « dépassement de l’I.S. », comme toujours, l’essentiel. Ils étaient peut-être bien des esclaves, par goût personnel. Nous l’ignorions. Mais dans ce cas ils étaient assurément des esclaves qui ne travaillaient pas. Ils ne pouvaient donc voir aliéner pour l’usage de qui que ce soit leur śuvre, puisqu’elle était inexistante ; ni devenir forts de la fonction pratique à laquelle ils eussent été soumis, puisqu’ils n’en avaient aucune. C’était justement leur non-participation à l’activité commune de l’I.S., leur fermeté à demeurer — d’ailleurs en dépit de leurs engagements — dans une vie provinciale « étudiante » faites de quiètes spéculations, qui créaient leur infériorité, leur connaissance contemplative de l’I.S. Cette contemplation admirative s’est normalement changée en rancśur. Leur fraction s’est constituée secrètement sur le thème de l’égalité à établir dans l’I.S. ; et ces idéologues de l’égalité pure étaient assez aveuglés pour ne pas sentir que leur constitution en fraction secrète (avant même le recours à la calomnie organisée) les plaçait au-dessus de l’ensemble de l’I.S., et constituait la première inégalité objective créée et institutionnalisée dans les rapports entre les situationnistes.

Aussitôt que les garnautins furent compris par l’I.S., et traités en conséquence, l’idéologie de l’égalité pure fut proclamée hautement et servit à rassembler quelques étudiants qu’eux-mêmes méprisaient la veille, non sans raison. En quelques semaines on égalisa à Strasbourg avec une fureur et un extrémisme au regard desquels les exigences des niveleurs et des bras-nus, des millénaristes et des babouvistes parurent des jeux d’enfants. On proclama que le défaut de l’I.S. avait été de n’être qu’une avant-garde, et que l’avant-garde n’existe que par le retard de quelques autres. Que le retard était donc aboli par Garnault, et qu’il fallait maintenant « une organisation révolutionnaire capable d’agir dans le monde sur une vaste échelle » (L’Unique et sa propriété). Et donc que l’on était devenu cette organisation. D’un trait de plume, le prolétariat mondial, sorti comme un seul homme des divers degrés de son retard, était là, rigoureusement égal en conscience et en capacité à Garnault et à n’importe qui. Et ceci était le dépassement de l’I.S., si souhaitable dans leur position. Naturellement, tout cela s’était passé dans la pensée pure.

Le produit de « cet enthousiasme qui, comme un coup de pistolet, commence immédiatement avec le savoir absolu » (Hegel) a paru pour l’étonnement ébloui du monde, qui ne le reverra pas de si tôt, le 13 avril 1967. Là, l’« organisation révolutionnaire capable d’agir dans le monde sur une vaste échelle » est montée à l’assaut du ciel de la M.N.E.F., (section de Strasbourg). Et pour avoir été défaite dans cette épopée électorale, elle n’en laisse pas moins le glorieux souvenir de sa praxis totale, en sauce Garnault (personne ne s’étonnera donc si nos idéologues condamnent ensuite dans l’I.S. l’abus de l’exigence de cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait).

La plus haute production de l’idéologie alsacienne a été imprimée dans la brochure L’Unique et sa propriété. Ici Debord a remplacé Khayati comme objet d’envie et de haine. L’incohérence totale, au niveau même du texte, se ramène à ce développement. La théorie de l’I.S. avait de grandes qualités. Elle avait un grave défaut : c’est d’être debordiste. De sorte qu’elle ne valait rien, même comme théorie. Car seule la praxis… (voir plus haut).

Pour soutenir cette rigolade — Debord seul ayant toujours tout dirigé et tout fait — les procédés les plus sots sont mis à contribution parmi une dizaine d’évidents mensonges : ainsi l’idée qu’il n’y aurait jamais eu d’oppositions dans l’I.S., alors que nos garnautins furent, tout au contraire, la première de ces oppositions qui soit lâchement restée secrète. Pour une citation attribuée nommément à Debord (pour laquelle on feint de croire que le concept de « communication » n’est pas employé au sens de l’I.S., mais au sens unilatéral de l’O.R.T.F, par exemple), deux citations avancées sans nom d’auteur sont en fait de Vaneigem : tous les situationnistes, et tous les lecteurs attentifs de nos publications, sachant bien que certaines des conceptions de Vaneigem sur les qualités de l’organisation situationniste présentent d’importantes nuances personnelles. Debord, comme meneur, est identifié au cardinal de Retz, lequel se voit en retour doté d’une conscience de classe assez insolite (« se regardant jouer le jeu esthétique d’une lutte sans espoir face à la montée de l’appareil bureaucratique-bourgeois »). Nos idéologues auraient dû plutôt lire Retz : ils y auraient appris qu’« en fait de calomnie, tout ce qui ne nuit pas sert à celui qui est attaqué ».

Le comble de leur analyse est de découvrir, dans le style « marxiste » de L’Humanité Dimanche, que du fait que la revue Internationale Situationniste paraît légalement, et que Debord, son directeur, se trouve personnellement responsable de nos dettes chez l’imprimeur qui a la témérité de nous faire confiance, il y a là la base d’un pouvoir économique qui expliquerait la fatalité d’un pouvoir debordiste sur toute l’I.S. ; et qui explique du même coup pourquoi les héros de l’égalisation n’ont même pas essayé une minute de s’opposer à ce pouvoir, et lui ont toujours fait bonne mine.

Le fait par exemple que toutes nos publications hors de France ont toujours et partout été réalisées sur une base financière complètement autonome par les camarades de ces pays, avec d’autres « directeurs » ou d’autres travailleurs dans les imprimeries, n’a même pas été considéré dans leur optique étroitement alsacienne.

La réalité actuelle de l’I.S. comme « groupe international de théoriciens », paraissait déjà bien belle aux garnautins, quand ils croyaient y avoir leur place, et pouvoir prouver bientôt qu’ils étaient aussi eux-mêmes au moins des théoriciens. Dès le lendemain de leur exclusion, ils reprochent à l’I.S. de n’être que cela ; de ne pas se déclarer comme eux « organisation révolutionnaire capable d’agir dans le monde sur une vaste échelle ». Il serait bien inutile d’attendre d’eux la moindre conscience des réalités du processus pratique qui créera ce genre d’organisation des travailleurs dans la société moderne. Mais pour rester sur le plan émotionnel et égocentrique qui les tient captifs, on peut se demander quelle différence il y aurait pour eux à ce que le nouveau courant révolutionnaire soit au stade de la première liaison sur une nouvelle base théorique, ou déjà vécu par des ouvriers révolutionnaires en lutte, ou même au stade du pouvoir des Conseils. Car les garnautins et leur pratique réelle y seront à tout moment condamnés. Les ouvriers révolutionnaires ne plaisantent pas sur les questions de calomnie — au contraire des bureaucrates et politiciens qui régnent par les manipulations de mensonges. Et le pouvoir prolétarien des Conseils, qui est de part en part la mise en pratique de la vérité, devra évidemment traiter les cas de mensonges soutenus en équipe par des groupes secrets, poursuivant leurs propres fins, comme une des rares formes d’obstruction qu’il aura encore à réprimer.

internationnale situationniste 11La pratique de la théorie